—Non ! je ne buvais que du thé, mais j'ai mangé des concombres, c'est cela...

—As-tu souffert ?

—Horriblement. Cela vous retourne les entrailles.

Ses traits amaigris montrent assez qu'il dit vrai.


Demain, je vais quitter la province de Nijni-Novgorod. Quelques semaines passées ici m'ont mêlé à tous les fléaux qui déciment presque périodiquement la Russie. Partout la misère, la souffrance, la mort ; partout aussi la résignation, qui couvre de son ombre calmante ces malheureux dénués de tout, même d'espérance. De quelle nature est cette résignation ? Qu'est-ce qui la fait germer dans ces cœurs frustes ? Je ne saurais le dire. Je ne me pique pas de deviner encore l'âme de ces paysans énigmatiques. Je vois seulement que, dans les campagnes, loin des parleurs de cabaret, ils se résignent et ne murmurent pas. Ont-ils le vrai secret de la vie ? ou bien leur résignation est-elle seulement une apathie de bête blessée ?

En tout cas, ce mois de contact avec la vie impitoyable vaut mieux qu'une année de méditations.


[DEUXIÈME PARTIE]