AU VILLAGE

Après tant d'impressions douloureuses et brutales, voici maintenant autour de moi la paix inaltérée du village russe.

Est-il joli, ce coin de Kournikovo ? Je n'ose l'affirmer, mais je l'aime. Une trentaine d'isbas, très grises et très pauvres, bordent la route qui conduit à notre maison : une colline les abrite vers l'est ; du haut de cette colline surmontée d'un bois de tilleuls, la vue du village me ravit ; sans doute parce que j'aime les grisailles de la campagne russe, et jusqu'à l'aspect misérable de ses huttes en bois, lorsqu'elles s'ombragent d'un bouquet d'arbres. Une mare, couverte de lentilles d'eau, fait tache verte au bord du village, et c'est la seule couleur qu'on y découvre. Au loin, là-bas, des champs clairs de chaume, et quelques forêts basses à l'horizon.

Notre maison, ancien logis seigneurial, ne paye pas de mine : il en est partout de même dans ce pays. L'aristocratie russe, quand elle possédait encore la terre, ne cherchait point à déployer un grand luxe dans ses maisons des champs. En tout cas, un tel luxe eût été hors de la portée des hobereaux qui faisaient nombre à côté des grands seigneurs terriens.

Celui qui jadis possédait le village de Kournikovo s'était élevé une habitation fort simple, mais il l'avait joliment nichée au fond d'un parc. C'est une grande maison de bois, en un rez-de-chaussée surélevé. D'un côté, elle ouvre sur la ferme : une grande cour gazonnée, égayée de saules, et bordée par les bâtiments de l'exploitation : logements des ouvriers, écuries, remises, étables, porcheries, poulaillers, buanderie, menuiserie, ambares (greniers) pour le grain, pour les pommes et pour les concombres. Dans cette cour, vaguent des chiens : un léonberg doux et fort, et un petit mopse à museau noir, deux amis toujours en jeu ; puis, trois chiens de berger, un troupeau d'oies méchantes, des canards importants et défiants, une nuée de poules. Puis encore, de majestueux et roses porcs du Yorkshire ; soir et matin enfin, le troupeau qu'un pâtre en grise houppelande conduit, au moyen d'un fouet à manche court, dont la lanière, longue de 6 mètres, traîne derrière lui. Tout cela crie, aboie, mugit ; c'est, à certaines heures, un vacarme assourdissant, mais un vacarme vivant, que je trouve sain, qui fait du bien.

Sur l'autre façade, notre maison est une villa. Elle ouvre en plein parc, sur une pelouse fleurie, à laquelle de très vieux bouleaux font une ceinture argentée. Quelques grands arbres viennent toucher de leur ramille le toit de la véranda où nous nous tenons une partie du jour ; plus loin, c'est le parc libre, le parc vierge. Quelques sentiers tortueux y sont tracés, mais peu à peu, les arbustes de la bordure ont allongé leurs doigts verts, et se sont donné la main par-dessus le passage de terre battue ;—c'est pour nous un voyage de découverte qu'une promenade par ces taillis.

Les jours passent égaux, sans événements, mais peuplés de riens qui égaient. Si j'insiste sur ces impressions très banales, c'est parce que toute une part de la société russe les éprouve chaque année durant trois ou quatre mois. Dans notre vie encerclée de règles et encombrée d'obligations, nous avons bien, de temps à autre, à la campagne, comme une oasis de fraîcheur et de repos intellectuel ; mais ce qui est pour nous l'exception, est la règle pour presque toute la classe aisée en Russie. Aussi bien, dans notre sagesse de vieux civilisés, ne savons-nous plus perdre du temps ; nous ne savons plus flâner sans regretter les heures vaines qui fuient, ou du moins, sans les compter. Les Russes ne sont pas si avares de leurs moments ; ils sont d'ailleurs, en toutes choses, bien plus entiers que nous ne sommes ; ils se livrent plus complètement à chacune de leurs occupations : s'ils flânent, ils savent flâner avec un parfait abandon ; s'ils jouent, le jeu les envahit tout entiers : natures plus robustes, moins flexibles au fond, moins capables de dilettantisme et d'indifférence, malgré la mobilité de la nature slave, et la plasticité de l'argile dont ils sont pétris.


Voici les points de repère de notre journée, les heures entre lesquelles notre liberté est entière.