Le matin, entre sept et dix heures, qu'on se lève tôt ou tard, on trouve sur une table un samovar, une théière, du pain, du lait, du beurre. Vers midi, un lunch froid, suivi d'une longue dégustation de thé. Vers cinq heures, le dîner, l'abiède. Comme dans toutes les familles russes, aux jours ordinaires, ce dîner se compose : d'un potage, dans lequel nage un morceau de bœuf bouilli ; d'un rôti entouré de salade ou de légumes ; d'un plat doux ou d'un fruit. A l'abiède, on ne boit pas, ou presque pas. Cependant, une carafe est là pour nous permettre d'étancher une soif intempestive. Nous sommes dix-huit à table, et il y a quatre verres autour de la carafe : on prend sans dégoût celui de son voisin. Boire dans le verre d'un autre serait un supplice pour bien des Français de ma connaissance ; en Allemagne, en Russie, personne n'y fait attention[13].—Après l'abiède, on se disperse rapidement ; un silence se fait : un à un, les convives s'en vont faire la sieste ; entre six et sept, tout dort dans le barski dome (la maison du maître).

[13] Un jour, à la campagne, en Russie, dans une société surtout composée de la meilleure aristocratie du voisinage, un monsieur me parlait de ce livre, dont il venait de lire la 1re édition : «Vous nous avez calomniés, me dit-il, en prétendant que nous buvions plusieurs dans un même verre.» Je me défendis, mais en vain... Une heure après, je vis l'un des convives les plus noblement apparentés se verser de l'eau de Seltz dans le verre que venait de poser son camarade. J'ai souri dans ma barbe...

Le soir enfin, vers huit ou neuf heures, le thé nous réunit autour d'une table couverte de laitage et de viande froide. Là, sous la fumée légère des papirosses, nous causons, seulement tourmentés par les moustiques, la grande plaie de l'été russe.

Tel est le plan d'une journée de campagne en Russie. Avec bien peu de changements, vous la retrouverez telle dans toutes les familles. Parfois seulement, les heures sont changées. Toutefois, que les heures des repas varient, comme aussi la quantité et la qualité des mets, du moins, dans l'intervalle des coups de cloche, chacun s'appartient absolument.

D'abord, pas d'élégance. On est vêtu la plupart du temps, dans la vraie campagne, d'une chemise-blouse (roubajka) de couleur claire, bouffant par-dessus le pantalon, lequel est lui-même enfoncé dans de hautes bottes imperméables. Presque rien alors ne nous distingue du simple moujik, sinon la qualité de l'étoffe et la propreté de la chemise-blouse. Les femmes sont vêtues aussi légèrement, sans nul souci d'élégance, sans nulle contrainte. Grâce à ces costumes sommaires, on peut errer dans la campagne, par les routes dites naturelles, parmi des flots de poussière, ou des flaques de boue, par les taillis enchevêtrés, ou par les fossés pleins d'eau. Aucune gêne, personne à ménager que soi-même : on est aussi près qu'il est possible de la nature libre qui vous enveloppe. Un ruisseau me barre-t-il la route, trop large pour être franchi d'un bond : je le passe à gué, grâce à mes bottes imperméables. S'il est profond, j'ôte mes bottes et mon pantalon et je traverse : le soleil, sur l'autre bord, m'aura bientôt séché ; d'ailleurs, qu'importe ? j'ai le temps.

A une portée de fusil de notre parc, une mince rivière, aux capricieux méandres brodés de saulaies vertes, serpente au bord d'une prairie. En une place, un bassin, profond de trois mètres, long de trente, y a été creusé, par qui ? je ne sais ; peut-être par l'effort des eaux printanières. C'est là que nous nous baignons, par escouades. La seule règle à observer est de ne pas se rencontrer avec les femmes de la maison : il suffit de se prévenir. Nous partons, le père, le gendre, les fils, les invités et moi, et, sur le sable fin de la berge, entre les saules, nous jetons bas chemise, bottes et pantalon, et, nus comme vers, nous sautons à l'eau. Je suppose que, si un touriste de France tombait là par hasard et, de l'autre bord, apercevait tout à coup ce père de famille à grande barbe blanche, entouré de jeunes hommes et adolescents, dans l'innocente, dans la belle et grave nudité antique, il s'étonnerait au point de s'indigner peut-être. La fausse pudeur, la pudeur formelle et sans objet, qui bien souvent recouvre des idées malsaines, s'épanouit avec la civilisation : plus on va vers l'ouest, plus elle tient de place dans la vie, plus elle fausse les esprits.

La forêt est à nous, comme la rivière. Seulement ce n'est pas la forêt séculaire à laquelle chacun d'entre nous s'est plus ou moins attaché, dans un coin de France. C'est une forêt basse, formée par des taillis touffus. Il s'est fait en Russie, jusqu'à ces dernières années, une effroyable consommation de bois. D'abord, on a dépeuplé les forêts pour construire et pour se chauffer ; puis, les grands propriétaires les ont coupées pour faire de l'argent, après une nuit de jeu ou un voyage à Paris ; enfin, les prix de la terre venant à s'élever, on a déraciné les derniers troncs d'arbre pour faire, à leur place, pousser du seigle. Ç'a été un gaspillage inouï, un gaspillage d'enfants ou de sauvages, jusqu'au moment où une loi est venue réglementer les coupes de bois. L'incurie la plus étrange, la paresse la plus invétérée, et, aussi, la spéculation la moins scrupuleuse, ont dépouillé les champs de leur manteau d'arbres : de là, dans le centre, les sécheresses, les famines,—un peu partout, la misère plus pénible et plus froide.

Mais, si elles sont basses, les forêts qui avoisinent Kournikovo sont, en revanche, fort étendues. Pendant des lieues, elles courent, en taillis épais, où les chercheurs de champignons et les lièvres ont fait des sentes parmi l'herbe haute. Cette forêt pourtant n'est pas, comme nos grands bois, propice à la méditation. On n'y va pas pour se promener, on ne s'y rend que pour affaire : ramasser des baies, des fraises, des champignons ; ou bien chasser. La chasse, en cette contrée, n'est le plus souvent qu'une promenade déguisée ; mais le souci du gibier possible, sinon probable, vous empêche de prêter attention aux piqûres des ronces et aux coups de fouet des branches flexibles. Le lièvre ne manque pas ; nous avons aussi du coq de bruyère, et, au moment du passage, de la bécasse et du canard. Depuis quatre ans seulement, l'obligation du port d'armes a été introduite : ce port d'armes coûte trois roubles (8 francs), encore, beaucoup s'en passent-ils. Il n'y a pas de gendarmes dans ces ondoyantes solitudes. Les gendarmes russes sont moins occupés des braconniers que des studieux jeunes gens qui, dans les villes, étudient la chimie ou l'économie politique au fond de leur mansarde.

C'est le fusil à la main que j'ai exploré les environs. Je n'ai pas, certes, à me louer de grands exploits ni de tueries copieuses : un lièvre çà et là ; les grands jours, un canard ou un coq de bruyère. Je dois pourtant à ces promenades de chasse quelques heures charmantes et, ce qui vaut mieux, quelques tête-à-tête sans contrainte avec des moujiks.