Tantôt il abreuvait Vasca dans l'étang : je m'arrêtai près d'eux.

—Eh bien, Jacob, Vasca va bien ?

—Non, cette brute d'Ivan l'a mené trop vite.

—Comment vas-tu faire, mon pauvre Jacob, pour te passer de Vasca, lorsque tu vas partir au régiment ? Te décideras-tu à le quitter ?

Nitchévo-o-o ! répond Jacob, de son ton nasillard et bête ; nitchévo, Iouli Antonovitch ! Vasca est vieux ; j'espère bien que d'ici là il sera crevé.—Et il rit de son rire vague.

L'âme du moujik est dans cette réponse : cette race ne semble pas s'être éveillée encore de son sommeil inactif ; au travers de ses paroles transparait souvent tout un long passé de misère, et l'on sent qu'elle caresse encore le rêve résigné qui là-bas, tout au bout du chemin, lui montre l'oubli. On est surpris de voir un moujik de vingt ans souhaiter, avec son rire vague, la suprême consolation des blasés, la mort.


Je chasse de temps à autre avec un paysan de notre village. Il est, à vrai dire, ouvrier de fabrique, car il s'en va, durant des semaines entières, prendre de l'ouvrage à façon dans une usine du département. C'est un jeune homme de vingt-huit ans, grand, bien pris, le visage régulier et large, avec une barbe d'un blond clair, taillée avec quelque soin et frisottant au menton. Ses cheveux sont coupés beaucoup plus court que ceux des autres paysans ; c'est que Valodia, étant à la fabrique, se croit presque de la ville, et veut le faire sentir par sa tenue. Dernièrement, il s'est marié. Sa femme est une charmante petite paysanne, toute gracieuse d'apparence, toute sérieuse et timide ; quand je lui adresse la parole, elle semble gênée, et trouve toujours un prétexte pour s'éloigner : elle n'est pas habituée à une façon de parler polie ; elle ne se trouve bien que dans le rôle de ménagère bête de somme qui est celui de la paysanne russe.

Valodia connaît tous les coins de la grande forêt qui nous borde à l'ouest : depuis l'enfance, il en examine en toute saison les moindres touffes. Il sait où l'on trouve des lièvres, où se tiennent les coqs de bruyère, où tombent les bécasses au moment du passage, où les canards sauvages viennent se baigner. Nous avons fait connaissance à la chasse, dans un petit bois isolé au milieu de la plaine, et dans lequel, je ne sais comment, s'était développée une compagnie de perdreaux. J'avais tué un perdreau, une rareté dans ce canton, et j'y tenais ; seulement, il était tombé dans un fourré où je ne pouvais le retrouver. Après avoir longtemps cherché, je vis passer un moujik suivi d'un chien.

—Écoute, lui dis-je, je viens de tuer un perdreau ; mais je le cherche en vain.—Un sourire entr'ouvrit ses lèvres.—Veux-tu me suivre avec ton chien ? Il saura bien le trouver lui !