Le paysan, qui était Valodia, consentit, incrédule. Au bout d'un instant, son chien apportait l'oiseau. Depuis ce jour, Valodia paraît me croire quand je dis quelque chose, et nous sommes devenus amis. Il entremêle, en me parlant, le vous et le tu : j'ai observé qu'il me tutoyait surtout pour affaires de chasse, et qu'il me disait plutôt vous dans la conversation ordinaire. Cette conversation n'est en réalité qu'un mutuel interrogatoire, car, pour un paysan, même dégourdi, l'étranger qui arrive de 3 ou 4 000 verstes, est un être trop bizarre pour qu'on puisse comprendre et seconder l'intérêt qu'il porte aux choses locales. Au lieu d'échanger avec lui des impressions, on l'interroge sur son pays. C'est d'ailleurs là une des formes les plus communes de la conversation du peuple en Russie. Entre inconnus, par exemple, on ne s'aborde pas par des phrases banales et neutres sur le temps qu'il fait, mais par une franche question : «Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où vas-tu ? pourquoi faire ?» C'est sans doute ainsi qu'on s'abordait au temps d'Homère. Au premier moment, cette curiosité vous froisse ; mais peu à peu, on s'y fait, on y trouve même un certain charme.
Le fusil dont se sert Valodia est à baguette : un peu long à charger, mais si sérieux, et portant si bien, lorsque l'amorce n'a pas raté ! Valodia est beaucoup plus braconnier que chasseur, et cela se comprend, puisque la chasse est pour lui autre chose qu'un passe-temps : un paysan russe ne consentirait pas, sans intérêt, à marcher durant des heures à travers bois ; il aime trop le plaisir sans fatigue pour goûter celui-là ! Comme les lièvres abondent dans nos parages, c'est le lièvre que Valodia sait surprendre et tirer. Parfois, nous allons, sans chiens, sur la lisière des taillis, ou par les sentiers à peine tracés de la forêt rare. Parfois, il racole, je ne sais trop où, un chien hargneux qu'il amadoue d'un morceau de pain, et, à peine entrés sous bois, ce chien donne de la voix. Valodia et son père, un vieux tout gris, à figure longue et chafouine, m'ont enseigné le moyen de tuer un lièvre au passage d'une allée : «Tu le vois venir, tu l'attends, et, quand il va passer, tu siffles un peu, comme ça ; il s'arrête brusquement, et tu le tues.» Lorsqu'un oiseau de proie se rencontre à portée (ils pullulent dans ce pays), Valodia m'appelle pour le tirer : d'abord, cela me fait plaisir ; c'est, de plus, une bonne action, si je tue l'oiseau, et puis cela lui épargne, à lui, une charge de poudre. Aussi bien, n'est-il pas avare ; quoiqu'il vende son gibier, je l'ai vu, un soir que nous rentrions, lui chargé de butin, moi bredouille, m'offrir une pièce de gibier à mon choix. Et comme je refusais, disant qu'un chasseur n'achète pas le gibier :
—Mais je ne te le vends pas, je te le donne, fit-il.
—Merci, je n'accepte pas.
—Pourquoi ? prends donc, personne n'en saura rien !
Il a dû tenir mes scrupules et mon refus pour une incompréhensible sottise ; mais son intention m'a fait plaisir.
Notre berger m'a éveillé dès l'aube, et je suis allé prendre Valodia. Tout dormait encore au village et chez lui. Son chien blanc est venu me caresser ; j'ai ouvert la porte de la hutte et, dans l'enchevêtrement des dormeurs et des dormeuses, étendus par terre, pêle-mêle et tout habillés, j'ai en vain cherché mon compagnon. A la fin, la voix du vieux père, partie du haut du poêle, sur lequel il était juché, m'a appris que Valodia se trouvait dans une autre pièce. Il est là étendu, lui aussi, par terre, tout habillé, côte à côte avec sa femme qui dort bruyamment. Je l'éveille, et aussitôt, il se lève en souriant. Il enfile ses bottes de chasse, vérifie les godets qui contiennent ses munitions divisées en charges, endosse une blouse par-dessus l'autre, passe sur son visage un peu d'eau fraîche prise dans le creux des mains—et le voilà prêt, sa toilette est faite. Nous partons.
Valodia sait, dans les environs, cinq ou six étangs, à divers endroits de la forêt. Nous allons les visiter, nous courbant au ras de terre pour les approcher sans être vus des canards. Je tire un col vert, qui va tomber au milieu d'un étang encombré de nénuphars.
—C'est bien ! dis-je, laissons-le là, puisque nous n'avons pas de chien.