Pendant que nous prenons place sur un banc, Siméon a déjà empli d'eau le samovar ; puis il a allumé des brindilles de bois qu'il a jetées dans sa cheminée de cuivre ; il y a ajouté quelques charbons puisés à deux mains dans un seau ; puis, il a coiffé la minuscule cheminée d'un petit tuyau de poêle qui s'adapte à un appel d'air ; en peu de minutes, le samovar bout, et lance par sa soupape un grand jet de vapeur : le voilà posé sur la table. Tandis que nous échaudons la théière, Siméon est allé chercher une miche de pain noir et des champignons qu'il appelle, si j'ai bien entendu, des volnouchkis.

—Ce n'est pas pour vous, bârine, ces champignons-là : vous ne pourriez pas les manger !

Siméon, Valodia et la vieille infirme s'extasient à me voir, en dépit de leurs craintes, me régaler de volnouchkis.

—Ce n'est pas possible, Iouli Antonovitch, que vous puissiez manger cela ; c'est bon pour des moujiks... Tenez, piquez donc celui-ci, celui-là encore, et ce petit noiraud ! Mangez, mangez, ne vous gênez pas !

Valodia et moi, armés chacun d'une fourchette, piquons fraternellement, à même le plat de champignons. Nous causons. De chasse, d'abord : y a-t-il du gibier dans cette zone de la forêt ? Puis, de mon pays. Me montrant un couteau, Valodia me dit : «Nous avons trois mots pour désigner cela ; et, vous n'en avez qu'un : Messer.»

—C'est là un mot allemand, Valodia : or je ne suis pas Allemand, moi, je suis Français.

Valodia ne comprend guère, car pour lui qui a touché la vie d'usine, le mot russe némiets (étranger, ou allemand) ne désigne personne autre que ces Allemands qui possèdent tant de fabriques dans la province. Mais Siméon intervient.

—Non ! non ! dit-il, ce n'est pas la même chose : j'ai vu des Français, moi, en Crimée.

—Tu étais à Sébastopol, diédouchka ? (petit grand-père).