—Eh ! batiouchka, je couche par terre dans la grange.

—Mais tu as une maison ?

—Oui, dans le gouvernement de Toula. Ma femme s'y trouve avec mes six enfants.

Souffrait-il à ce souvenir ? Je ne sais. Sa figure amaigrie n'exprimait, à travers les quintes de toux, rien autre chose que le souci d'un soulagement immédiat, et ce souci était tempéré encore et comme voilé par cette apparence de résignation qu'on retrouve dans ce pays autour de la souffrance et de la misère.

Le paysan russe n'est pas rivé comme le nôtre au coin de terre qui l'a vu naître. L'immense plaine sans couleurs et presque sans accidents où ses regards ont toujours erré, ne lui offre point de ces nids familiers et chauds auxquels notre cœur s'attache. Durant l'été, c'est, à perte de vue, la forêt basse ou la jaune ondulation des seigles mûrs ; l'hiver, l'interminable linceul de neige efface à l'horizon jusqu'à la trace de ces grises taupinières qui sont les villages. Que lui importe, au maigre moujik, de manger ici ou là son pain sec ? Pourquoi cette isba plutôt que cette autre toute pareille, aussi chaude, aussi bien close ? Il faut bien peu pour contenter son corps ; son âme, qu'est-elle ? Vague besoin d'un ailleurs qui pousse au déplacement les habitants des grandes plaines mornes, complète insouciance de ce que donnera cet ailleurs rêvé : telle est la cause de cette émigration gaiement entreprise et insouciamment recommencée. Pourquoi ce fataliste paysan russe resterait-il à couver sa misère au foyer natal ? Ne porte-t-il pas avec lui tout son bien ? sa langue, partout comprise, sa religion, partout la même, avec des signes de croix et des révérences devant l'icône, sa confraternité doucement résignée qui lui fera partout rencontrer des frères, et enfin, sa foi dans la vodka, la bonne verseuse d'indifférence et d'oubli.


Ce soir, lorsque je suis parti, au coucher du soleil, dans une voiture attelée d'une troïka vigoureuse, Mme Stéven et sa belle-sœur ont voulu m'accompagner jusqu'au relai prochain. Elles s'élancent à cheval par les chaumes qui bordent la route, et dans une course échevelée où mon cocher rivalise de vitesse avec elles, nous filons au milieu d'un nuage de poussière. Je me sens gêné de cette ironique escorte au rebours, et j'ai honte de mon immobilité, entre ces deux amazones dont la forme se détache en contre-haut sur le flamboiement du couchant. En même temps, j'ai bien conscience que ce dernier trait achève la silhouette d'Alexandra Alexievna, la douce fondatrice d'écoles. Son rêve d'une révolution chrétienne faite d'amour mutuel et d'infinie bonté, n'a pas consumé les forces vives de son énergie. Elle va au peuple, au peuple grossier, elle, la délicate fille d'une race affinée, elle va au peuple avec tout son cœur ; mais la songerie humanitaire n'a pas en elle, comme chez les déclamateurs à théorie, tué le sentiment de la vie réelle. Dans cette chevauchée par les chaumes poussiéreux, dans cette griserie de vitesse et de danger qui la prend, au crépuscule d'un jour de pieux travail et d'humble enseignement, dans cet élancement de sa vigueur, je la retrouve plus complètement femme. Je saisis bien alors la raison du charme qu'exercent ces belles natures dans lesquelles la vie coule à pleins bords, et où la passion de l'idée n'a pas étouffé le besoin d'une expansion active.


Me voici, un jour d'automne, chez un propriétaire du gouvernement d'Orel. C'est ici encore un pays de blé : c'est la Terre noire. Je ne saurais dire avec des mots l'accablante nudité de l'horizon plat. Les champs s'en vont à perte de vue, sans un arbre, tout nus, tout gris sous les chaumes, entre lesquels les semences hivernales font çà et là des reflets verts, et les labours, de grandes plaques sombres. Les routes sont noires comme en un pays de charbon. Dans cette contrée, le bois est une denrée précieuse jalousement épargnée ; aussi les isbas sont-elles si petites qu'on les distingue à peine au loin. Les huttes sont grises, sous leur revêtement de briques en terre, et sous leurs calottes débordantes de vieille paille. A distance, les villages semblent formés de petits tertres écrasés, tout gris et tout ronds, sans adhérence avec la plaine où ils sont posés, sans lien entre eux. Tout ce paysage est d'une écrasante tristesse ; mais il est si chétif d'apparence, si disgracié, si misérable, qu'on finit presque par l'aimer.