Au cours d'une promenade, nous traversons un village dont la vue m'étonne, car les maisons y sont en pierre. Ivan Vladimirovitch m'explique comment l'absence de bois et l'abondance de grandes pierres meulières a fait des paysans de ce village des maçons, dans un pays où tous naissent charpentiers. Contraints par la nature du sol à assembler des moellons à la place de troncs d'arbres, ces moujiks se sont trouvés avoir entre les mains une spécialité assez rare dans ce pays du bois : ils l'exploitent. Dès la fin de l'hiver, quelques-uns d'entre eux s'en vont en éclaireurs chercher de l'ouvrage sur quelque point du pays russe. Quand ils en ont trouvé, ils font venir leurs camarades, et toute la population masculine adulte de ce bourg s'engage en bloc pour une même entreprise. L'automne venu, on remet la paye aux chefs d'artièle (corporation d'ouvriers) et ceux-ci la répartissent parmi leurs hommes, au prorata des aptitudes et du travail de chacun d'eux.

Pendant l'été, le bourg se trouve ainsi complètement privé d'hommes adultes : les femmes y restent seules avec les vieillards et les enfants. Elles accomplissent à la place de leurs maris tous les travaux des champs, et font valoir le lopin de terre que leur a dévolu la commune. En ce moment, les hommes sont occupés en Sibérie à des travaux de maçonnerie que nécessite la construction du chemin de fer, et partout j'aperçois des femmes ; elles moissonnent, font les gerbes, et les chargent sur des charrettes ; elles travaillent seules jusque dans ces moulins à vent qui, sur les collines dépouillées, tournent avec lenteur leur étoile grise.

Il se trouve en Russie des milliers de villages qui sont ainsi, durant des mois, abandonnés aux femmes. Tous les hommes valides des localités qui bordent la côte occidentale de la Mer Blanche s'en vont, par exemple, durant l'été, pêcher la morue dans l'Océan Glacial ; dans les provinces plus centrales, comme celle de Kostroma, pour n'en citer qu'une, c'est surtout l'influence de la capitale qui attire hors du village des générations d'ouvriers, dont la spécialité se transmet de père en fils : ailleurs, un simple miroitement d'espérance détermine les moujiks à laisser la terre à leurs femmes pour s'en aller par le monde en quête d'un gain réel ou imaginaire. Lorsque ces émigrations se font en masse, par villages ou par cantons, c'est, en général, qu'elles rapportent un avantage assuré ; le paysan, qui sait fort bien compter, n'hésite pas à négliger à propos son champ, quand il sait trouver à côté un gagne-pain plus rémunérateur. Mais, bien souvent aussi, ces sorties vagabondes se font par tout petits groupes d'aventureux ouvriers que l'on voit chaque printemps s'égrener par la campagne. L'hiver, ils reviennent se calfeutrer dans leur isba, pour repartir ensuite dès la fonte des neiges ; plus d'un pourtant reste à demeure dans un emploi trouvé en ville ou chez un propriétaire rural. Souvent, des années se passent sans qu'ils revoient leur femme et leurs enfants, et ils ne semblent pas en souffrir. Faut-il voir là une sorte de pli héréditaire qu'auraient laissé dans ces pauvres natures les années de servage, où le caprice d'un seigneur séparait comme des bêtes les familles de son troupeau de moujiks ? Habitude d'insouciance ou résignation passive ? qui le saurait dire ? J'assistais un jour, chez un médecin de campagne, à la consultation du soir ; un à un, les malades défilaient devant lui, humbles, malpropres.

—Et toi, comment t'appelles-tu ? es-tu marié ?

—Je suis marié.

—Ta femme vit encore ?

—Elle vit.

—Où cela ?

Elles vivaient à des centaines de kilomètres, les femmes de ces paysans, au fond de villages perdus—et, bien que malades, ils ne semblaient guère s'en inquiéter.

Et où couches-tu ? demandait le docteur à l'un d'eux, à un moissonneur miné par la phtisie.