Un ami d'Ivan Vladimirovitch avait prêté à un moujik fort intelligent une traduction du Looking backward[19] de Bellamy ; il se demandait quel effet allait produire sur un paysan cette rêverie socialiste. Le paysan est venu rendre le livre aujourd'hui après l'avoir gardé six mois. J'étais là.

[19] Traduit en français sous le titre de : En l'an 2000.

—Eh bien, Vasili, demanda mon hôte, es-tu content ? (Khorocho, chto li ?)

—Oui, oui, très content ! (nitchevo khorocho).

—Voyons, qu'en dis-tu, de ce livre ?

—Eh bien, Ivan Vladimirovitch, fit le vieux moujik, après un moment de silence, eh bien ! c'est la vraie vie chrétienne : ils vivent chrétiennement, ces gens-là (oni jivout po khristianski) ! Nous sommes des pécheurs, nous autres, nous ne vivons pas comme il faut...

Il ne faut pas entendre par là que ce paysan russe fût prêt à suivre le premier communiste venu. Mais ce tableau enchanteur d'un idéal socialiste avait agi sur son imagination. Fort incapable apparemment de comprendre et d'apprécier cette vie urbaine que Bellamy décrit avec des couleurs si riantes, le paysan avait sans doute médité sur l'idée plutôt que sur les détails du roman. Il l'avait adaptée, mutatis mutandis, à la vie russe, et trouvait tout à fait conforme aux intentions de la Providence et à l'esprit chrétien, un partage rigoureux de la terre entre le pomêchtchik (propriétaire) et les moujiks. Les paysans russes ont une peine infinie à comprendre que la terre ne leur appartient pas tout entière ; ils se résignent devant le fait : mais je doute qu'on leur puisse faire admettre qu'en droit un propriétaire puisse posséder à lui seul 10 000 hectares de terre, tandis que tout un village de 300 feux ne possède pas le quart de cette superficie. Aussi, dès qu'un événement un peu considérable émeut la quiétude des villages, voit-on chaque fois se répandre avec persistance le bruit d'un nouveau partage des terres. Dans presque toute la Russie, la seule richesse que puisse comprendre le paysan est celle qui provient de la possession du sol et de ses revenus. L'inégale répartition de la terre le touche d'autant plus qu'elle est plus évidente, et que chaque pas qu'il fait hors de son isba sert à l'en convaincre mieux. Le paysan russe aime la terre plus que tout au monde ; non pas seulement sa terre à lui, celle où il est né et sur laquelle il a courbé son maigre corps, mais d'une façon plus générale, il aime la terre : plus elle est étendue et plus elle est fertile, plus il l'aime, s'il la possède. «Donnez-leur, dit Léon Tolstoï, dans n'importe quel pays, une terre un peu plus étendue et un peu plus productive que celle de leurs ancêtres, ils quitteront celle-ci sans regret et s'expatrieront avec joie[20].» Cette boutade est un peu exagérée, mais, au regret près, les paysans émigrent, en effet, très aisément.

[20] L'esprit chrétien et le patriotisme.