Alexandra Alexievna n'a pas seulement fondé une école dans le village où elle habite : elle a peuplé de classes primaires les hameaux du voisinage ; voilà que tout récemment s'est ouverte la trentième école qu'elle a fait sortir des ténèbres de la campagne. Ses moyens sont très limités, mais il lui faut si peu, quand le conseil d'un village consent à l'aider, et quand on lui prête une isba, où chaque famille, à tour de rôle, apporte, l'hiver, la brassée de bois qui sert à chauffer l'énorme poêle ! Elle a commencé modestement : l'idée de fonder une véritable école ne lui est venue qu'après avoir constaté avec quelle impatience d'apprendre les enfants du voisinage se réunissaient autour d'elle. Le premier pas fait, elle s'est vue sollicitée par des villages voisins. De proche en proche, son œuvre a gagné, et les paysans des environs ont pu apprendre à lire[17]. L'œuvre de Mlle Stéven a pris une telle extension, qu'on a commencé d'en parler en Russie, et que la très modeste jeune fille qui l'a entreprise, a pu devenir l'occasion de discussions passionnées[18].

[17] Une de ces écoles a même été entretenue quelque temps avec des secours que des Français charitables m'avaient prié de faire parvenir jusqu'ici.

[18] Après l'avoir soutenue, l'autorité ecclésiastique a fini par interdire à Mlle Stéven l'exercice de l'enseignement !

La question des écoles est une des plus graves parmi celles qui préoccupent la Russie éclairée. D'un bout à l'autre de l'empire, des hommes et des femmes unissent leurs efforts pour jeter un rayon de lumière parmi le tchiorni narod, le peuple noir des campagnes. En apparence, tous sont d'accord sur ce point, depuis le comte Tolstoï jusqu'à M. Pobiédonostsef, Haut Procureur du Saint Synode, ancien précepteur et conseiller favori d'Alexandre III. Mais, conservateurs et libéraux ont beau paraître unir leurs efforts sur ce domaine commun, en réalité, les discussions sont vives sur ce prétendu terrain neutre, et les luttes y sont ardentes.

Oui, tous sont d'accord pour dire qu'il faut instruire le peuple, mais ils se querellent sur le but et sur le moyen. Peut-être ceux qui ont conseillé à Alexandre III la réaction religieuse qui caractérise son règne, eussent-ils préféré laisser les paysans dans leur séculaire ignorance. Mais, d'une part, le caractère du tsar était plus généreux que celui de ses conseillers, et il se fût opposé, je pense, à un système d'obscurantisme méthodique. D'autre part, les conservateurs à outrance ont bien compris que s'ils n'entreprenaient pas eux-mêmes l'instruction du peuple, d'autres s'en chargeraient à leur place, publiquement ou secrètement. Ils ont compris que le plus sûr moyen de conserver leur influence morale sur la population illettrée était de prendre en mains son éducation intellectuelle, afin de la conduire ensuite dans telle direction qu'il leur plairait. Il y a donc, en dépit de toute réaction, un système d'écoles officielles.

Il serait téméraire d'affirmer que le but principal de ces écoles soit le désir d'arracher le peuple à l'ignorance ; elles ont avant tout un caractère offensif ; elles font partie d'une tactique gouvernementale ; au lieu d'avoir été établies en faveur des pauvres, elles semblent bien avoir été surtout dirigées contre le mouvement libéral. Aussi sont-elles éminemment religieuses ; tout l'enseignement y est subordonné aux notions d'histoire sainte que l'on donnera aux enfants, et aux maximes de loyalisme qu'on tâchera de leur faire retenir ; peu importe que leur intelligence ne se développe que médiocrement, pourvu qu'ils soient en état de louer Dieu selon les rites, et qu'ils donnent au tsar le tribut de respect et de reconnaissance auquel il a droit. Tel est, résumé avec toute la modération possible, le caractère des écoles dites tserkovno-prikhodskia (religieuses et paroissiales).

A l'autre extrémité de la chaîne politique, on aime les écoles beaucoup plus sincèrement, mais non sans une arrière-pensée d'intérêt. Pour les libéraux avancés, instruire le peuple, c'est l'amener au libéralisme. Tant qu'il est ignorant, il supporte sans murmurer la plus lourde oppression. Qu'il s'instruise, qu'il apprenne à lire, et il entrera en communion d'idées avec la partie pensante de la nation ; il comprendra qu'il n'occupe pas le rang auquel il a droit, il sentira une gêne là où, jusqu'ici, son joug ne lui avait point pesé : or la gêne, «c'est le principe du mouvement».

Entre ces deux tendances opposées se placent une infinité de nuances auxquelles correspondent autant d'écoles. L'initiative privée qui, en matière d'instruction primaire, a un vaste champ où s'exercer, met dans toutes ses entreprises le caractère spécial de sa conviction. Le mal n'est pas si grand, après tout. En dépit de tous ces tiraillements, les enfants apprennent les éléments ; l'instruction la plus humble, mais aussi la plus solide, se diffuse et se fixe parmi eux. Quand, plus tard, ils auront des livres, le temps fera son œuvre lentement, mais sûrement, en dehors et au-dessus de toutes les factions politiques.

Il y a en Russie des ennemis déclarés de l'école primaire : il se trouvent en général dans le déchet de la haute aristocratie. Il y a quelque temps, par exemple, un neveu du plus grand poète russe, un certain M. P., noble seigneur et predvoditiel (président) de la noblesse dans un canton du gouvernement de Nijni-Novgorod, est devenu tristement célèbre par une lettre dans laquelle il déclarait à un ami que «grâce à ses efforts, dans l'école dont il était curateur, le nombre des élèves était tombé de 60 à 40, et qu'on finirait bien par n'en plus avoir». Mais les exemples d'un tel cynisme sont rares, et ne s'allient jamais qu'à une profonde inintelligence ou à de bas calculs. C'est un honneur pour la Russie que la faveur dont jouit dans la société la question scolaire. Dès qu'une famille éclairée n'est plus uniquement préoccupée de ses grossiers instincts de jouissance, elle donne ses soins à une école. A la campagne, les femmes cherchent là une dérivation à l'ennui ; à la ville, ce sont surtout les hommes qui travaillent pour l'école, mettant de leur argent, de leur temps et un peu de leur cœur dans cette œuvre si obscure et si belle.