Ivan Vladimirovitch est gentilhomme terrien et zemski natchalnik (chef de district rural). Petit, d'un blond roux, les yeux pétillants de malice accueillante ; un esprit fin, orné et qui observe. Bientôt, je fais connaissance avec sa femme et sa sœur, la première souriante et toute en dehors ; Mlle Stéven, au contraire, sérieuse et concentrée en elle-même.
Notre vie, conforme en apparence à celle que je mène d'ordinaire aux environs de Moscou, en est, en réalité, très différente par la qualité intellectuelle de ce milieu nouveau. Peut-être la campagne y perd-elle un peu, mais que la conversation y gagne ! Je trouve que le parc, avec sa grande pièce d'eau, est pour moi, ici, une promenade suffisante : c'est un prétexte pour ne pas m'éloigner trop de la maison. Même liberté qu'hier, mais je me sens retenu par d'invisibles liens qui sont doux, et je sacrifie de moi-même, sans regret, une partie de cette liberté.
On aime ici se coucher tard : notre souper a lieu entre une et deux heures du matin, nous causons longtemps après ; de la sorte, notre journée ne commence guère que vers onze heures ou midi. Mes hôtes n'ont pas voulu s'adapter sans restriction à la vie de campagne ; en vrais Russes, ils aiment à se lever très tard. Au moins, leur innocente manie est-elle favorable aux longs tête-à-tête, à la lecture, à la musique, à la vie de société, que d'ordinaire la campagne désagrège.
J'ai causé longtemps au parc, sous la charmille avec Mlle Alexandra Alexievna Stéven. Nous avons d'abord échangé des souvenirs d'Allemagne, quelques visions de Dresde avec ses trésors d'art, son beau fleuve et ses montagnes. Puis, insensiblement nous nous sommes mis à causer du peuple russe. Alexandra Alexievna aime les humbles d'un amour profond et concentré, comme l'est sa propre nature. Elle aime le peuple parce qu'il est pauvre et parce qu'elle le croit bon ; elle est persuadée de l'efficacité de ses efforts pour jeter un peu de lumière et d'apaisement sur la misère de ces êtres primitifs. Puis, elle me parle du comte de Tolstoï et de sa campagne de régénération morale, à laquelle, de tout cœur, elle se voudrait associer. Au travers des brochures du grand Liov Nikolaévitch, repensées par elle et augmentées de tous ses songes humanitaires, elle conçoit un vaste plan de révolution chrétienne, faite de tolérance mutuelle, d'amour du prochain et d'infinie bonté. Ses yeux, où brille une belle flamme d'intelligence, s'allument à cette idée, et sa voix a un tel accent, que, pendant une minute, j'ai cru moi-même à la réalisation de son rêve généreux.
Alexandra Alexievna n'est pas un apôtre qui se laisse griser par ses paroles, et à qui l'éloquence tienne lieu d'action. Je suis étonné de voir de quelle trempe est la volonté de cette jeune fille, et de quelle ardeur son dévouement. A son avis, tout ce qu'on tentera pour améliorer le sort des moujiks, ne sera rien sans l'école. C'est l'école qui doit jeter dans ces cœurs primitifs le premier ferment de vie consciente. Comme je lui objecte l'exemple de civilisations plus mûres où l'instruction n'a eu pour effet que de développer l'égoïsme, et de lui donner des armes, elle me répond : «C'est parce que, dans ces pays, l'instruction a voulu marcher sans le secours de la religion.» Je n'oserais pas affirmer que sa religion à elle soit de la pure forme orthodoxe ; qui pourrait d'ailleurs oser une affirmation au sujet de la nuance religieuse du Russe même le plus pieux ? L'orthodoxie grecque, si prodigue de formes, semble laisser à ceux de ses fidèles qui sentent et qui pensent, une certaine latitude d'interprétation. Pour Alexandra Alexievna, la religion paraît être quelque chose à la fois de plus sublime et de plus humain que ce qu'elle est pour le commun des fidèles. La foi qui, pour elle, doit guider notre vie, ne va pas sans la charité qui doit remplir cette vie et lui donner un but. L'amour du prochain se présente ainsi, non plus comme un corollaire de l'idée chrétienne, mais comme une fin à réaliser. Et chez elle, cet idéal d'humanité est, chose rare, absolument exempt de bigoterie.
Sans doute, si l'amour du peuple qui fleurit dans le cœur de cette jeune fille, s'allie à tant de douceur et de simplicité, c'est que toutes ses idées sont bien venues de son propre fond et non pas d'une imitation étrangère. Elle m'a parlé de Léon Tolstoï ; mais comme elle est loin de tels disciples du grand écrivain, de ceux qui obéissent à la lettre de sa prédication, et qui deviennent aussi intolérants, aussi durs dans leur nouvelle foi humanitaire, que les pires inquisiteurs du Moyen Age l'étaient dans leur foi catholique ! Chez elle, la théorie, au lieu de tuer le sentiment de la vie, l'a, au contraire, fortifié en l'épurant. C'est qu'elle agit de tout son cœur, tandis que tant de sectaires du grand Tolstoï n'agissent que par raison démonstrative et au nom d'un principe. La célébrité de Tolstoï a peut-être plus nui à la cause de la charité en Russie, qu'elle ne l'a servie ; trop de cœurs émus par sa grande voix n'ont point compris qu'il ne prêchait pas un Évangile, et qu'il n'entendait donner ni formules, ni règles de conduite ; ils l'ont copié extérieurement et n'ont fait ainsi que dessécher sa doctrine, au lieu de la féconder par l'action. La Russie produit naturellement à tous les rangs de la société beaucoup de ces âmes que la souffrance attire et qui ont soif de dévouement : elles auraient suivi leur pente sans les brochures de Tolstoï ; ces brochures n'auront peut-être pour effet que de rendre quelques-unes d'entre elles fanatiques au rebours.