J'ai sous les yeux un paysage russe bien caractéristique : une plaine immense, toute plate, sans couleurs, infiniment triste et monotone ; puis, tout à l'horizon, la silhouette blanche et verte d'une petite église qui prie au-dessus d'un invisible hameau de huttes. Je comprends l'affection que gardent à l'église la plupart des moujiks. Dans l'infinie grisaille où leurs yeux ne trouvent rien, le petit clocher aux couleurs fraîches attire leur regard, le fixe et le console. Quand je suis las, et incertain de la route, j'éprouve, moi aussi, une tendresse pour la petite sentinelle blanche et verte qui se dresse sur l'écrasant infini de l'horizon morne : il me semble qu'elle est amie et accueillante ; j'y vois comme un sourire de la plaine grise.


Je sais près d'ici, sur le plateau, une chapelle, que j'ai découverte peu de jours après mon arrivée, et que je ne puis revoir sans émotion. C'est par delà les bois. Au milieu d'un champ, à une verste d'un pauvre village, se dresse cette église très humble. Sans doute, on n'est pas assez riche pour la peindre, et pour habiller ses murailles en bois : les planches en sont nues, brunies par la pluie et la neige, qui les pourrissent lentement, sous la garde d'un petit dôme surmonté de la croix grecque. Comme on prierait dévotement, dans cette chapelle inconnue, si petite dans l'immensité du plateau, et si glorieuse, à force d'être chétive en face de la nature colossale qui l'encadre ! Comme on y prierait ardemment ! Mais la religion orthodoxe ne semble pas mêler à ses prières la poésie de la méditation.


De temps à autre, le dimanche, je vais à l'église de N. Elle est toute petite, étayée par des piliers, coupés en son milieu, comme toutes les églises russes, par une paroi ornée de tableaux saints, l'iconostase. Au milieu de cette paroi, la porte sainte donne accès dans le sanctuaire où le sacrifice de la messe s'accomplit loin des yeux des fidèles ; par intervalles, ces portes s'ouvrent pour laisser passer le pope, notre joyeux voisin : il m'en impose presque alors, par la majesté de son port de tête et de ses longs cheveux répandus sur son étole, d'une étoffe rigide lamée d'argent. Tous les fidèles sont debout et prient à leur façon, par des signes de croix et des révérences. Je n'aime pas cette dévotion de gestes ; je la trouve trop machinale ; je me sens incapable d'y retrouver l'âme ardente de la prière.


Me voici de nouveau dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, près d'Arzamas, une ville morne, peuplée d'églises et de couvents. Mon tarentass avance lentement sur une route que la pluie a tout engluée ; il fait un temps de juillet pluvieux : chaleur lourde, sous des nuages à fleur de terre qui, dans le gris, suintent des gouttelettes.

Arrivé avant le lever du maître de la maison, Ivan Vladimirovitch, que je ne connais pas, et pour qui j'ai une lettre de G. qui, lui-même, ne l'a vu qu'une fois—j'ai tranquillement demandé une chambre pour faire ma toilette, ôter mes bottes et ma chemise rouge. Ivan Vladimirovitch paraît sur ces entrefaites : l'hospitalité russe est telle, à la campagne surtout, qu'il eût été extrêmement surpris et mécontent, si je ne m'étais pas aussi rapidement mis à l'aise dans sa maison. Il me surprend dans le moment qui sépare mon costume de route de mon costume de ville, et dans ce simple appareil, je fais connaissance avec un des plus aimables hôtes et des plus gais compagnons que j'aie eus dans ce pays.