On m'a fait visiter du haut en bas une grande fabrique d'indienne qui occupe 5 000 ouvriers. Nous avons suivi par étages les transformations du fil, d'abord tordu, puis tissé, puis devenant une longue bande de toile qu'on lessive, qui passe ensuite au séchoir, puis à la teinture, puis sur des rouleaux de cuivre qui y impriment des dessins et des fleurs.
Les ouvriers diffèrent beaucoup entre eux : le travail des uns est doux, celui des autres, par exemple de ceux qui restent demi-nus dans les étuves, le visage cramoisi, et le corps couvert de sueur, au milieu des courants d'air, est accablant, et fait pitié. Pourtant, chez tous, on retrouve le même type de moujik décrassé et affiné. Ce sont bien les mêmes hommes qu'au village, mais avec quelque chose de plus léger dans l'attitude, de plus pâle dans la physionomie, de plus hardi et de moins franc dans le regard. Il y a là déjà quelques bellâtres d'usine, avec une jolie raie au milieu du front, et une sorte d'élégance canaille. Assurément, ces derniers ne valent pas grand'chose, mais je ne crois pas surprendre dans leurs yeux l'expression de haine sourde tant de fois remarquée en visitant des usines d'Occident. Quant aux femmes et aux jeunes filles, elles sont lamentables d'asservissement, d'hébétement et de cynique flétrissure.
Serpoukhof est un grand centre usinier : on peut se faire idée de l'influence qu'exercent les ouvriers sur une ville de 25 000 habitants, et sur la campagne d'alentour.
—Dites-moi, Iouli Antonovitch, chez vous, en France, y a-t-il des champignons ?
—Assurément ?
—Oui ! mais vous n'avez certainement pas de champignons blancs !
Le champignon blanc (une variété de cèpe) croît au pied des bouleaux : pour cette raison, les Russes le considèrent comme un bien national, et n'admettent pas qu'il en existe, en dehors de leurs frontières, une espèce aussi succulente. Avec les choux et les concombres, les champignons font partie de toute alimentation vraiment russe, et tous en sont, là-bas, extrêmement friands. C'est, au village, une des grandes occupations de l'été finissant, que d'aller au bois faire la cueillette des champignons, et l'on s'y accoutume de si bonne heure, qu'il n'est bambin de sept à huit ans, qui ne sache distinguer les espèces comestibles des vénéneuses. Durant plusieurs semaines, les forêts se remplissent de femmes, d'enfants et de vagabonds qui, munis de corbeilles, cueillent le précieux cryptogame ; si l'on est en chasse, on rencontre parfois des hameaux entiers en tournée par les taillis, se hélant de temps à autre pour ne pas s'égarer, riant, chantant parfois, mais avares de leur temps, et ne s'arrêtant guère à faire la causette.
Les immenses forêts dont est couverte la Russie du Nord et de l'Est regorgent de champignons : il en pousse sous tous les arbres et sous les moindres buissons, parmi la mousse. C'est là, pour les populations rurales, un garde-manger, en même temps qu'une source de profits. Le champignon est, en effet, très nourrissant ; en outre, étant maigre, il constitue le fond de la nourriture des paysans durant les interminables jeûnes de l'église orthodoxe : les gens pieux, certains moines, par exemple, entre autres ceux du couvent de Solovietzk, sur la Mer Blanche, s'en nourrissent toute l'année. Pour conserver leur récolte de champignons, les paysans les disposent sur de petites planchettes, et les font sécher au four : le chapeau et la tige se racornissent ; on les trie alors, et on les perce d'une ficelle, puis on les suspend aux solives du plafond, en lourds chapelets, qui diminuent chaque semaine.
Les habitants des villes et ceux de la plaine déboisée ne goûtent pas moins les champignons que ne font les paysans du nord. Ils sont contraints d'en acheter. On estime à une dizaine de millions de francs la somme que rapporte ainsi aux paysans forestiers la récolte de champignons d'une année moyenne.