—Mais les choux ! reprend Ivan Serguiévitch. Vous savez l'essai que j'ai fait, et comme ils prospèrent ici. Que n'essayez-vous ? La vente en est assurée à la ville.
—Bah ! les moujiks me les voleraient, et je perdrais tout...
Et j'entends recommencer l'antienne tant de fois reprise : «Le prix du seigle baisse, les prétentions des ouvriers augmentent : où allons-nous ? où allons-nous ?»
Pour changer quelque chose à ces cultures, il faudrait un homme instruit, intelligent et de volonté ferme. Il ferait une enquête sérieuse, pour ne pas s'engager à la légère ; puis, ses informations prises, s'il avait à sa disposition un capital de départ, il transformerait du coup son exploitation ; si, au contraire, l'argent lui manquait, il réduirait ses dépenses, changerait son train de maison, vivrait de peu pour commencer, et petit à petit entamerait l'affaire. En un mot, ce qu'il faudrait ici, ce n'est pas un Russe, mais un Allemand... Patience ? l'Allemand viendra peut-être[16]...
[16] Cette boutade n'a pas toujours été bien comprise : j'ai voulu dire seulement qu'on verrait peut-être quelques propriétaires allemands s'installer dans ces parages. Or, pour l'une de ces terres, ma prédiction s'est réalisée.
Serpoukhof, une sorte de sous-préfecture, et 30 kilomètres de chez nous : moitié ville, moitié village, avec des faubourgs de masures en bois qui se perdent sur des confins indécis, parmi de sablonneux terrains vagues. Elle est située, comme il convient à toute bonne ville russe, à trois kilomètres de la gare qui la dessert, et à une demi-lieue du fleuve qui l'arrose. Son intérêt pour nous est de posséder le bureau de poste dont nous dépendons, et l'officier de police, l'ispravnik dont nous sommes les administrés.
Après une demi-journée passée à errer en petit fiacre découvert, sous un soleil brûlant, par ses rues montueuses et ces environs dénudés, où la roue enfonce dans le sable fin, le souvenir qui me reste de la ville est une impression de blanc. Seulement, je serais fort empêché de la justifier dans le détail, car, en reprenant mes souvenirs un à un, je ne retrouve que des couleurs mêlées : trois ou quatre très jolies petites églises, blanches avec des toits verts, ou grises avec des toits blancs, au-dessus desquels s'épanouit une floraison de bulbes dorés qui étincellent au soleil. Puis encore, la place du marché, bossue, caillouteuse, empoussiérée, bordée de grandes bâtisses en briques rouges et blanches, d'un effet cocasse et charmant. Enfin, sur tout cela, peuplant l'air de taches tour à tour sombres et claires, et de vols, qui parfois, jettent de l'ombre comme un nuage, des centaines de corbeaux gris et des milliers de pigeons, tourbillonnent, se posent, se lèvent avec un bourdonnant frémissement d'ailes.