Sous ce flot lent de questions, auxquelles je réponds de mon mieux, je bois mon thé par intervalles, n'usant, par discrétion vis-à-vis de mon hôte, que d'un tout petit morceau de sucre que je tiens entre les dents. Dans cette isba chaude et tranquille, autour de laquelle la forêt s'enveloppe d'une brume grisâtre striée de pluie, j'éprouve entre ces deux hommes simples une pénétrante sensation de bien-être. Physiquement et moralement, ce sont tous deux de beaux représentants de la race grande russienne ; inégalement intelligents, sans doute, mais sobres tous deux, ne buvant pas d'alcool, bons ouvriers, honnêtes, respectueux du bien d'autrui. Ce vieillard surtout m'attire, avec sa belle tête blanche, où l'expérience et la misère d'un demi-siècle écoulé depuis son adolescence, n'ont pas creusé une ride de douleur ou de mauvaise passion ; et aussi avec ses yeux clairs et droits, où se lit cette bonté sérieuse, mais non pas banale, qui ne livre sa compassion qu'à bon escient. Ce blanc vieillard, qui vit là tout seul au fond de la forêt, entre sa femme infirme, son chien, et son icône dévotement éclairée, me pénètre d'admiration. Tout est mesure chez lui ; mais, derrière sa prudence, veille la charité, comme chez tant d'autres l'égoïsme. Certes, nous n'avons guère d'idées communes : sa longue expérience, il l'a amassée grain à grain, au cours d'une longue vie, au milieu des villages tranquilles et des calmes travaux des champs ; mon peu d'expérience à moi vient d'observations faites au milieu d'une vie bourdonnante et d'une société qui tourbillonne. Ce qui chez lui est venu naturellement, sans effort, est chez moi l'effet d'un hâtif travail d'abstraction : de là, sans doute, la tranquille expression de son regard, tandis que nous autres, inquiets, nous courons la vie sans fixer nos yeux. Pourtant, je sens que j'aimerais à venir souvent causer dans sa cabane et qu'il ne s'y refuserait pas. Qu'y a-t-il donc, au fond, de commun entre nous, qu'est-ce qui nous attire l'un vers l'autre, et nous retient, sinon cette simplicité du cœur qui lui est naturelle, et vers laquelle son influence m'incline ? En quittant la cabane sous le ciel éclairci, j'ai eu, après cette visite à Siméon, l'impression d'étonnement joyeux qu'on éprouve, quand, au milieu d'une collection de pièces usées, noircies, souillées par l'usage, on en trouve inopinément une, du même millésime, qui s'est, par un hasard de circulation, conservée neuve et pure.
Notre voisin, le Prince, est venu tantôt chez Michel Fiodorovitch ; je suis descendu faire sa connaissance. C'est un colosse à petite tête, avec des traits fins, une poitrine bombée en cuirasse, et de petites mains blanches de femme grasse. Il a, parmi cette bourgeoisie, un air un peu froid et retenu ; aimable, certes, mais avec une réserve. Cette nuance de fierté, dernier vestige d'un orgueilleux passé, ne me déplaît pas, chez un représentant de cette aristocratie russe qui perd peu à peu ses privilèges et sa fortune.
Comme tant de pomêchtchiki (propriétaires ruraux) de la noblesse, le Prince (Kniaze) C. a débuté dans l'armée. Puis il s'est retiré, aux environs de la trentaine, dans son bien mutilé, qu'il fait valoir. C'est un homme doux, avisé, accueillant. Il prend à cœur, et non sans raison, son rôle de propriétaire, et, ce qui en ce moment l'intéresse par-dessus tout, ce sont les questions de culture. Il sent bien qu'il y a d'autres choses à tenter que ce que ses ancêtres ont fait depuis des siècles sur la terre qu'ils lui ont léguée appauvrie. Mais, pour tenter du nouveau, il faudrait un capital de réserve ; c'est ce qui lui manque le plus. Des hangars, dans sa ferme, sont éventrés ; l'aile principale de sa maison menace ruine, et il ne la répare pas. Faute d'argent, il est forcé de continuer à produire du seigle ; mais le prix du seigle baisse chaque année. Le prince Ivan Serguiévitch se débat entre les mailles d'un réseau qui, chaque année, le serre de plus près : les propriétaires du voisinage s'y débattent comme lui, mais avec plus d'indifférence ou de mollesse.
Dans le gouvernement de Moscou, où nous sommes, la terre n'est pas particulièrement fertile, et les récoltes sont maigres. En outre, le voisinage d'une capitale et d'un grand centre de fabriques y fait monter le prix de la main-d'œuvre. En suivant la routine séculaire, la plupart des pomêchtchiki de notre canton marchent à la ruine, puisque leur production, d'année en année, leur coûte plus cher et leur rapporte moins. Peu à peu, ils verront les paysans enrichis, les marchands et les accapareurs de toute sorte, leur arracher la terre, sillon par sillon. Les paysans n'ont pas, en effet, ce train de maison qui tue les propriétaires ruraux ; quant aux marchands, ils possèdent ailleurs une source de revenus.
D'autre part, le voisinage de la grande ville et la proximité d'une gare de chemin de fer constituent, ne l'oublions pas, un grand avantage ; le rapide écoulement des produits agricoles est assuré par là. Seulement, il faudrait, pour profiter de ces avantages, que les propriétaires se fussent transformés en même temps que la grande ville marchande ; il leur eût fallu comprendre que l'ouverture des voies ferrées amènerait bientôt sur le marché, à des conditions très avantageuses, les grains des provinces lointaines. Le prix de la main-d'œuvre qui écrase leur production, la fertilité limitée de leur terre, ne sont plus compensés par leur proximité du centre, depuis que les chemins de fer suppriment en partie l'éloignement. Il leur eût fallu modifier leur exploitation, à mesure que cette ligne ferrée s'étendait plus avant dans le sud ; au lieu de cela, ils s'en sont tenus à la routine séculaire : beaucoup par incurie, beaucoup par ignorance, beaucoup faute de capitaux.
Pour profiter du voisinage de la ville, il faudrait produire ce que les provinces lointaines ne peuvent pas produire, ou ne peuvent pas amener à temps sur le grand marché : du laitage, des légumes. Seulement, pour un grand nombre de vaches, il faut des pâturages étendus et une main-d'œuvre considérable. Il est vrai qu'en revanche, un grand troupeau fournira beaucoup de fumier, permettant de cultiver des légumes. Pour la transformation de la culture routinière actuelle en une culture raisonnée et intensive, il faut une première mise de fonds qui nécessite, en dehors du bien, un capital liquide. Malheureusement, quand un propriétaire russe a, en dehors de son bien, quelques milliers de roubles disponibles, il s'empresse de les dépenser. Recourir aux banques de crédit et aux hypothèques, c'est se ruiner à bref délai.
Voilà ce que sentent fort bien Ivan Serguiévitch et Michel Fiodorovitch ; mais, tandis que le second bien que plus jeune, s'est déjà résigné, et s'est livré pieds et poings liés à sa destinée, le Prince, au contraire, voudrait lutter ; il le dit du moins.—La pomme de terre pousse fort bien en certains endroits : si l'on essayait de la produire en grand ?
—A Moscou, répond Michel, nous ne saurions la vendre, puisque les maraîchers qui ont, aux portes de la ville, d'immenses champs de pommes de terre, suffisent à la consommation. Quant à la prochaine usine d'amidon, elle a ses fournisseurs, et refusera nos produits.