[CHAPITRE II]
ODESSA
Odessa est une charmante cité, qui ressemble à s'y méprendre à une ville de nos pays : rues droites, magasins, étalages, pavage soigné, autant de traits qui la distinguent des ordinaires villes russes. Elle s'étale sur une hauteur qui domine la mer, et de sa délicieuse promenade, le Boulevard, on voit au loin un golfe bleu pointillé de voiles blanches. C'est un ravissant coup d'œil, et la ville plaît dès l'abord.
Odessa est toute récente ; sa fondation date d'un siècle à peine ; sur l'emplacement d'une bourgade turque, une cité marchande s'est développée, qui croît et prospère. Malheureusement, à qui cherche ici des impressions russes, elle n'offre presque rien : cette ville qui charme un Moscovite las de son pavé pointu et de ses rues tortueuses, déconcerte un touriste venu ici pour faire diversion aux monotones souvenirs des grandes villes de l'Ouest. Odessa, malgré tous ses avantages et son incomparable site, n'a rien du charme pénétrant d'une vraie ville russe. D'ailleurs, elle est si peu russe ! Sur trois cent mille habitants, il y a cent mille Juifs et vingt mille étrangers. On chercherait en vain dans ses rues la population avenante à laquelle les villes du centre vous ont accoutumé. Des étrangers partout ; quant aux Juifs, ce ne sont plus ici de ces humbles et sales Juifs polonais dans leur éternelle lévite, avec leur casquette et leur accroche-cœur ; ce sont des messieurs et des dames, de gros marchands, ventrus, nasus, et extraordinairement impudents. Un juif d'Odessa qui a ventre sur rue est le plus insolemment orgueilleux de tous ses coreligionnaires : l'audace et la suffisance lui poussent avec l'embonpoint. Toutefois, la population juive aisée fait ici bon ménage avec les Russes, commerçants et fonctionnaires : l'antisémitisme de plus d'un tchinovnik va jusqu'au million—exclusivement.
Odessa, ville frontière, puisqu'elle est un port, fait sentir très vivement au nouvel arrivé la puissance du gratte-papier et de la police en Russie. Une petite aventure que j'ai subie peut servir à montrer ce qu'est, loin du centre, l'administration russe.
J'arrivais avec un fusil de chasse qui, mentionné sur mon passeport, avait traversé sans encombre les douanes suisse, autrichienne, serbe, bulgare (en dépit de la rigueur des gendarmes de M. Stamboulof) et roumaine (en dépit de la misère du préposé à la douane du Giourgiou). Notre navire, à peine ancré en rade, est accosté par six ou sept tchinovniks (fonctionnaires) qui s'installent au salon, autour de quelques bouteilles de bière, tandis qu'un employé subalterne vérifie lentement les passeports. Nous avons l'air d'une bande de prisonniers aux mains de gardes-chiourme indifférents. Au bout de deux heures d'attente, on nous permet enfin d'accoster à quai. Visite de douane, plutôt aimable ; mon fusil, dans sa boîte, eût passé sans encombre, s'il n'eût été mentionné sur mon passeport : cela m'apprendra à trop bien respecter la loi ! Un conciliabule a lieu entre deux officiers de douane ; un vieux qui boite va aux renseignements, et revient pour m'intimer l'ordre de laisser mon fusil entre ses mains.—Mais un reçu ?—Nous ne donnons pas de reçus ! Que me faut-il faire ?—Voir le gouverneur.
Le lendemain, à l'audience du général Z., gouverneur militaire d'Odessa. Autour d'une grande salle, nous sommes assis sur des chaises ; des messieurs sont là, des dames en toilette, des moujiks, des Juifs. Entre le gouverneur, petit, sec, l'air dur—suivi de deux secrétaires. Tout le monde se lève. S'adressant à chacun, à tour de rôle, le général demande à son interlocuteur, qu'il tutoie, s'il est mal mis, l'objet de sa requête. L'homme ou la femme répond en tremblant.
—Et toi ?
—Excellence, je viens vous supplier...
—Et ta pétition ? elle n'a pas de timbre ! (Chaque pétition doit être munie d'un timbre de 80 copecs, environ 2 fr. 50.)