A l'embouchure d'un grand fleuve qui lui permet de communiquer par eau avec Saint-Pétersbourg et avec Astrakhan, Arkhangel est une importante ouverture de la Russie sur la Mer Blanche. Malheureusement, son port n'est libre que durant les quatre mois d'été ; huit mois d'hiver viennent l'immobiliser sous la neige et la glace ; le thermomètre descend parfois alors jusqu'à -50° centigrades ; cette saison n'est qu'un long sommeil sous les fourrures.
Durant l'été, au contraire, une fiévreuse activité règne sur la ville. Dès que la Dvina, délivrée des glaces, rétablit les communications avec le centre de l'Empire, d'énormes gabares se confient aux remorqueurs, et apportent au grand port septentrional le blé qui sera ensuite réparti dans toutes les localités de cette immense province, où les céréales ne croissent plus. Dès que les icebergs qui flottaient sur la Mer Blanche, se sont disloqués et fondus, toute la flottille de pêche qui dormait à Arkhangel s'élance vers l'Océan Glacial, pour pêcher la morue sur la Côte mourmane. Il faut que, dans ce très court été, le travail de toute l'année soit accompli, il faut que le grain soit amené du sud avant que les basses eaux du mois d'août viennent entraver la navigation et tripler les prix de transport ; il faut que le commerce d'exportation soit terminé avec les navires étrangers avant les premières gelées de septembre qui les retiendraient prisonniers ; il faut surtout que la pêche de l'Océan Glacial soit menée à bonne fin, et qu'on ait le temps d'apporter la morue à Arkhangel, de la saler, puis de l'expédier dans toutes les bourgades qui bordent la Mer Blanche ; durant toute l'année, en effet, ces populations ne se nourrissent de rien autre chose que de champignons et de morue salée.
Arkhangel n'est pas seulement un port marchand ; c'est surtout le centre d'approvisionnement de tout le Nord russe. C'est la seule ville importante qui se trouve à mille kilomètres à la ronde, c'est la vraie capitale des régions polaires. Toutes les races de la zone des forêts et de la toundra glacée se coudoient dans ses rues, depuis les Caréliens, ces Finnois au teint blanc et aux yeux bleus, jusqu'aux sordides Samoyèdes conducteurs de chiens et pasteurs de rennes. La vie estivale y est gaie, animée. On canote sur la Dvina, on va faire des pique-niques dans l'herbe sur la rive d'en face, située à trois kilomètres ; on se promène joyeusement en barques, garçons et filles, avec des accordéons, l'inévitable accompagnement des gaîtés russes. On se baigne dans le beau fleuve lent dont l'eau est douce au corps. On se réunit dans le Jardin d'Été (nous autres, nous avons des jardins d'Hiver !), autour d'un kiosque où la musique d'un régiment éclate sous les blancs bouleaux échevelés ; enfin, on passe des soirées au théâtre.
Il est charmant, ce petit théâtre d'Arkhangel : une salle oblongue toute peinte en blanc, avec un filet d'or et des draperies rouges aux rebords des galeries. Les sièges de l'orchestre sont mobiles ; on a chacun son fauteuil canné ; on est à l'aise, et, comme tout le monde se connaît ici, on échange des saluts aimables avec tous les coins de la salle. L'éclairage est fait aux bougies : soixante bougies (je les ai comptées) versent sur les spectateurs leur lumière intime et discrète. J'ai vu jouer dans ce joli théâtre blanc un gros mélodrame du boulevard : «Les Mendiants de Paris», drame en cinq actes, traduit du français. Les acteurs avaient de l'aisance et du naturel. J'ai causé aussi avec une actrice ; elle m'a appris que sa troupe jouait toutes les pièces en vogue dans l'Europe occidentale : les pièces de Sudermann, de Dumas, d'Ibsen, de Sardou et de Blumenthal ; l'œuvre qui avait toujours eu le plus grand succès, c'était Orphée aux Enfers : «Vos pièces françaises, ajouta l'artiste, finissent toujours bien ; c'est monotone !» L'hiver, la troupe s'envole vers les quatre coins de la Russie : impossible de rester dans cette ville, car «les Arkhangelois» n'ont pas le sentiment artistique—ce n'est pas moi qui le dis, mais bien la jeune première ; elle a ajouté : «Et puis, merci ! en hiver, il fait nuit presque tout le temps, dans ce vilain pays ! Nous filons dans un mois : les uns vont à Astrakhan, les autres à Omsk, en Sibérie ; c'est là qu'il fait bon vivre l'hiver ! il y a du mouvement, des promenades, des bals !—et puis, les messieurs nous couvrent de fleurs...»
Oh ! le rêve d'une petite jeune première, maigrichonne et phtisique, des théâtres d'Arkhangel et d'Omsk en Sibérie !...