Saint-Pétersbourg est la ville la plus grosse, mais non pas la plus russe de tout l'Empire. C'est un immense Versailles, un énorme Potsdam : fondée par une fantaisie de Pierre le Grand, elle n'a grandi et ne s'est solidement assise que grâce à la faveur constante des tsars. C'est avant tout une cité de cour ; on n'y vit que par le palais ou pour le palais, tout y dépend d'un caprice du souverain. Sans doute, à la longue, il s'y est développé un réseau d'industries et de grand commerce ; mais tout cela est né d'un calcul ou d'un effort de volonté et non pas des conditions naturelles du sol.
J'ai visité souvent Saint-Pétersbourg, et, chaque fois, j'ai eu la même impression morose. Des rues à angles droits ; une interminable avenue toute droite, l'insipide et célèbre Perspective Nevski—ou plus précisément, le Nevski prospect,—bordée de magasins où l'élégance vraie s'allie au clinquant berlinois, voilà la ville. Les maisons, hautes et tristes, sont bâties sur pilotis, et l'on dit que Saint-Isaac, une grande cathédrale tout en marbre, s'enfonce lentement dans la vase. Partout, on sent une ville d'hommes d'affaires, de courtisans et de tchinovniks, où chacun se surveille, où une opinion politique est cent fois plus dangereuse que les pires débauches.
Saint-Pétersbourg ne manque pas de monuments, le plus célèbre est le Palais d'Hiver, une grande masse de briques rougeâtres, à l'ornementation tourmentée, et beaucoup trop basse pour sa largeur. L'intérieur, en revanche, recèle, dit-on, toutes les magnificences que la puissance des tsars peut répandre sur leurs appartements. Je ne les ai pas vues : j'ai peu de goût pour ces palais somptueux. Pourtant, le Palais d'Hiver m'est cher parce qu'il touche à la fois aux deux plus beaux joyaux de la capitale russe : à l'Ermitage, qui contient une admirable galerie de tableaux, et aux quais de la Néva.
Les habitants de Pétersbourg sont fiers de la Néva, et ils n'ont pas tort. On dirait un bras de mer qui passe avec de petites vagues bleutées entre les admirables quais de granit rose. Tout au fond, une forêt de mâts ; en face, sur l'autre rive, l'aiguille dorée d'une église, qui domine la terrible et mystérieuse forteresse de Pétropavlovsk, d'où un criminel d'État n'est jamais revenu... Au loin, tout là-bas, infiniment, le clapotement de l'eau sombre dans une brume. C'est un admirable coup d'œil ; de pareils quais, sur un pareil fleuve, suffiraient à la gloire d'une capitale.
Tout, à Pétersbourg, donne l'impression d'une ville artificielle. La présence d'une cour soupçonneuse et d'une police inquiète y fait taire cette gaîté insouciante qui caractérise les vraies villes russes. On s'y observe, et l'on sent qu'on y est observé.
Saint-Pétersbourg est la plus grande fenêtre que la Russie ouvre sur l'Occident ; nulle part l'influence de la civilisation étrangère n'y est aussi caractérisée et rien n'est plus déplaisant. Je suis de ceux qui aiment voir les peuples suivre leur voie et se montrer discrets dans l'imitation étrangère. Sur les bords de la Néva, le patriotisme mis à part, c'est tout juste si l'on ne rougirait pas d'être Russe. Tout ici est faux et emprunté ; l'extérieur comme une partie des coutumes ; on sent partout le plaqué.
C'est l'Allemagne qui envahit Saint-Pétersbourg. Le voisinage des provinces baltiques et la faveur longtemps accordée par les tsars aux grands fonctionnaires allemands, expliquent cette invasion. Dans la rue, on entend, dans les groupes de gens bien mis, presque autant parler l'allemand que le russe ; les magasins allemands, les restaurants allemands foisonnent dans les grandes rues, sans parler encore des fabriques de la banlieue qui appartiennent à des Allemands. Si vous écorchez le russe, soyez sûr que l'on vous répondra en allemand. Un détail typique enfin : au lieu de boire du thé, comme la plupart des Russes, les Pétersbourgeois boivent du café—comme les Allemands.
Cet envahissement étranger déplaît certes aux touristes ; mais, au point de vue des affaires, il a du bon. Sans doute, le grand centre commercial de la Russie, c'est Moscou ; mais Pétersbourg est peut-être plus indépendant de la routine séculaire, que ne l'est sa rivale, et je suis tenté de voir là une influence allemande. Des villes artificielles, comme Berlin et Pétersbourg, peuvent exercer sur leur pays respectif une grande influence, parce que, n'ayant pas de traditions, elles peuvent s'assimiler plus vite les nouveautés avantageuses. Toutefois, cette assimilation rapide peut avoir des inconvénients ; pour Berlin, ils sont atténués par la force de volonté du peuple allemand ; à Pétersbourg, ils sont plus sensibles, parce que les natures slaves sont plus capables d'imitation que d'assimilation réelle. Je crains que cet afflux de civilisation allemande, tout en stimulant l'industrie, n'ait des suites fâcheuses pour l'intégrité du caractère russe. La haine des Russes pour les Allemands n'est peut-être au fond qu'un sentiment instinctif de cette dénationalisation : on ne hait bien que les races à l'envahissement desquelles, faute de cohésion ou de personnalité accusée, on se sent incapable de résister. Les Allemands, qui ont civilisé la Russie, s'y considèrent trop, à l'heure actuelle, comme dans un pays annexé : pour leur emprunter une expression, ils s'y font «trop larges», ils y prennent trop d'importance. Pétersbourg qui, par sa position géographique, et à cause de son histoire, s'est toujours trouvé en contact immédiat avec eux, leur doit bien des avantages, sans doute, mais leur doit aussi de paraître presque étranger dans le pays russe.