VUES DE MOSCOU

Lorsque je mis le pied sur le pavé pointu de Moscou, ma première impression, je dois l'avouer, ne ressembla en rien à un bouillonnement d'enthousiasme. Je sortis d'une petite gare sur une place toute blanche de soleil, ou grouillaient d'innombrables petits fiacres découverts. Enlevé par l'un d'eux sans avoir eu le temps de me reconnaître, je côtoyai un petit arc de triomphe en briques rouges lépreuses, et m'enfonçai dans une longue rue bordée de maisons basses, peinturlurées de blanc et criblées d'enseignes bleues. Elle ne fut pas lyrique, ma première impression, mais elle fut sympathique et douce. Moscou ne donne pas au nouvel arrivé cet étrange serrement de cœur que produit presque toujours l'entrée dans une grande capitale. L'absence de hautes maisons explique sans doute cette différence.

Vue ainsi par un grand soleil de dimanche, cette première partie de la ville m'apparut avec le joyeux aspect d'un faubourg en fête. Le pavé, où tressautait mon misérable petit fiacre, m'égayait fort ; les toutes petites églises que nous passions à chaque minute, me faisaient la risette ; les passants même ne m'avaient pas l'air indifférents, telle était l'engageante sérénité du ciel qui éclairait cette provinciale cocasserie. Des détails fixaient mon attention. D'abord, le vêtement crasseux du cocher, une énorme houppelande d'un bleu passé, qui l'enveloppait des pieds à la tête, croisée sur la poitrine, et serrée au-dessus des hanches par une ceinture lilas. Puis, son comique chapeau de feutre, bas avec de petits bords et un fond évasé (il serait difficile de le décrire poliment d'une façon plus précise). Enfin, sa voiture incommode, mal jointe, grinçante, où le dos du voyageur ne peut s'appuyer, et où les jambes n'ont pas assez de place pour s'allonger. A la première église, le cocher ôta son chapeau, découvrant des cheveux longs, coupés droit au-dessus de la nuque et retombant sur les joues et les oreilles ; il ôta son chapeau et se signa trois fois ; puis il se recoiffa, se moucha vivement entre deux doigts, et, soucieux du temps perdu par ce petit manège, accéléra d'un gloussement le trot de son cheval indifférent. Pas de fouet, bien entendu ! Les guides, faites d'un ruban tressé, sont nouées ensemble à leur extrémité ; à ce nœud est adapté un bout de ficelle. C'est on ne peut plus simple : pour fouetter son cheval, le cocher saisi les guides de la main gauche, fait tournoyer avec la droite l'extrémité des rubans et la ficelle qui les prolonge, et tâche de faire retomber sur la croupe de sa bête cette mèche improvisée. Cette innocente manœuvre effraye certes moins le cheval que le voyageur novice assis, révérence parler, sous le dos du cocher ; le bout de ficelle qui tournoie passe et repasse devant votre visage et vous force à des mouvements divers de parade et de défense... Cependant, cahin-caha, nous tressautions toujours sur l'amusant pavé pointu.

Jamais, dans une grande ville, je n'ai eu dès l'abord une pareille impression de chez moi. Je me souviens avec tendresse de cette première heure à Moscou. Certes, je ne vis rien, ce soir-là, des magnificences que j'avais lues dans Théophile Gautier et ailleurs ; pour mieux dire, je les mis fortement en doute. Néanmoins, j'éprouvai une bienfaisante sensation de bien-être, à me voir transporté, sans autre transition que trois jours de glissement mou par des plaines et des forêts, depuis Berlin, la ville officielle et froide au cœur, jusqu'à Moscou tortueuse, amusante et bon enfant. Il ne faut pas rire de ces premières impressions ; ce sont les seules vraiment naturelles et exemptes de réflexion ; toutes celles qui suivront seront plus ou moins mêlées d'un jugement. La première impression est bien extérieure, parfois ; souvent même, elle ne résiste pas à l'examen ; mais aussi, combien d'amitiés solides naissent de l'inexplicable attrait d'une première rencontre !

Il reste peu de monde à Moscou l'été ; tous ceux qui en ont le moyen s'enfuient à la campagne pour échapper aux insupportables chaleurs du court été russe : en revanche, ceux qui restent à la ville passent presque uniquement dans la rue ces deux ou trois mois : le jour, ils y dorment en quelque encoignure ; la nuit, ils y bavardent ; on a tout loisir de les observer.

Moscou ne connaît pas, comme Pétersbourg, ces nuits complètement blanches, où le ciel ne s'assombrit point ; mais la nuit de l'été moscovite n'en a pas moins son charme. Longtemps, longtemps après le soleil couché, des lueurs blanchâtres traînent encore au ciel, et s'y fixent, en se dégradant peu à peu jusqu'à l'azur clair du couchant. Une sorte d'indécise clarté en résulte, avec des tons charmants dans la fraîcheur qui tombe. Au bout de deux heures, à l'autre bord du ciel, le bleu pâlit et s'éclaire : la nuit s'achève avant même qu'on ait eu le sentiment de l'obscurité. Aussi les rues sont-elles sillonnées nuit et jour, sans interruption, par de minuscules fiacres découverts, dont les cochers sales et bleus font tournoyer leurs guides au-dessus de la croupe de leurs petits chevaux à tous crins. On les voit partout, il en sort de tous les coins ; ils se glissent dans les ruelles les plus étroites, dans les cours en boyau ; pour un peu, ils entreraient dans les maisons. Ils vous guettent au détour des rues, au sortir des magasins, à la descente des hauts trottoirs ; le moindre regard indécis qui semble chercher la route, le moindre coup d'œil à une plaque de rue, et voilà à vos côtés un petit fiacre dont l'isvoschik (cocher) vous crie : «Où çà ? où çà ?» C'est que le pavé des villes russes est impraticable, si l'on n'a des bottes épaisses ou des caoutchoucs ; il est formé de petites pierres soigneusement juxtaposées la pointe en l'air ; y faire dix mètres à pied est un supplice. En même temps, les trottoirs, quand ils ne sont pas asphaltés, comportent des hauts et des bas, des trous, des écarts, des interruptions et des caniveaux, bref, tout l'appareil nécessaire pour se démettre un membre, si l'on ne marche avec une anxieuse précaution. Il est ainsi presque indispensable de faire ses courses en voiture. Point de tarif : on s'accorde avec le cocher. On lui nomme la rue où l'on veut se rendre ; il dit son prix ; ce sera, par exemple 50 copecs.

—50 copecs ! reprend le client, et il fait mine de s'éloigner, en affectant, selon les cas, un air offensé ou égayé.

Si le cocher a vraiment surfait, il crie : Combien donnez-vous ?

—20 copecs !