Un écrivain russe me disait : «Pétersbourg, c'est la tête, Moscou, c'est le ventre !» Je l'ai rencontré, lui, je dois le dire, bien souvent à Moscou. Reprocher à Moscou son hospitalière simplicité, c'est être fort injuste, car la table offerte n'exclut pas les intérêts intellectuels. Cette gentille façon de vous faire asseoir au cercle de famille est, au contraire, un sûr moyen de vous garder plus longtemps et d'avoir avec vous une conversation plus intéressante que celle de nos salons ordinaires. Sans doute, il est, çà et là, des gens peu hospitaliers et maniérés, comme aussi des visiteurs indélicats. L'heure des repas variant d'une famille à l'autre, rien n'est plus aisé que de dîner plusieurs fois sans être invité. Parmi mes amis, on déjeunait, ou dînait, selon la maison, à midi, une heure, trois heures, cinq heures, neuf heures : c'est un choix, cela ! On peut être sûr, à quelque moment qu'on se présente, de trouver une salle à manger occupée. Où est le mal, je vous prie ? Si tous les Russes avaient, comme nous les mêmes heures pour leurs repas, et si, de telle heure à telle heure, on était sûr de trouver à table toutes les familles de l'Empire, on ne serait pas tenté de se présenter à l'improviste à ces moments-là chez ses connaissances. La vie moderne, en régularisant nos habitudes, en effaçant les principales différences de famille à famille, nivelle du même coup les effusions de l'amitié, et fait disparaître cette simplicité native et bonne qui s'exprimait à sa façon dans chaque cercle intime : à ce changement, les méchantes gens et les hypocrites ont beaucoup gagné.
Le besoin de simplicité que je signale à Moscou se marque non seulement dans les habitudes, mais jusque dans l'ameublement. Un salon russe n'est pas disposé symétriquement comme le nôtre, avec des sièges qui font demi-cercle autour du foyer, et qui invitent à une conversation générale aussi froide que banale. D'abord, les pièces sont beaucoup plus grandes que les nôtres, et cela se comprend, puisque les Russes sont confinés dans leur maison durant plus de six mois. Le salon, plus vaste, est aussi moins encombré. Avant tout, il renferme quelques plantes vertes, l'inévitable décoration d'un appartement russe. Puis, des divans, des chaises, des fauteuils dispersés en petits groupes par toute la pièce. Veut-on causer à deux ? rien de plus aisé : on prend un divan. Soutenez-vous avec deux ou trois interlocuteurs une discussion animée : voici, dans un coin, des sièges autour d'un guéridon. D'ici, vous ne gênerez personne, et vous pourrez parler, discuter avec passion, sans craindre de manquer de respect à la maîtresse de maison, en laissant paraître quelque intérêt pour le sujet dont on s'occupe. Le salon français, poli, élégant, est niveleur par définition : un élan d'enthousiasme y est déplacé ; le salon russe, au contraire, invite à la sincérité, à la réflexion personnelle, à l'émotion passionnée. On s'y déplace de groupe en groupe sans la moindre gêne, comme si l'on était de la maison : n'avez-vous pas senti en effet, en laissant au vestiaire votre chapeau et vos gants, que vous n'étiez pas un hôte passager, mais un ami vraiment «chez lui» ?
Les Russes sont très accueillants ; c'est un besoin de leur nature. Vous les quittez, ils paraissent vous oublier, vous n'observez pas toujours chez eux de ces longues ondulations de chagrin qui suivent chez nous une séparation pénible. Ils n'ont pas oublié, pourtant : revenez, vous le sentirez bien. La naturelle apathie de leur tempérament est seule cause de leur apparente froideur. Puis, ils ont une façon spéciale de comprendre les rapports d'amitié, un peu déconcertante au début, mais qu'on apprécie à l'user, tant elle est simple et naturelle. Nous avons ici une tendance à faire de l'ami qui nous rend visite le centre de la famille : c'est de lui qu'on s'occupe, c'est avec lui qu'on parle, c'est à lui qu'on donne la bonne place, la belle chambre, le bon lit. Aussi l'ami, sentant combien il dérange ses hôtes, craint-il de s'attarder. Là-bas au contraire, puisqu'il fait temporairement partie de la famille, l'ami a exactement les mêmes droits et les mêmes devoirs qu'un fils de la maison. La vie intérieure ne tourne pas autour de lui : on s'occupe de lui, mais point trop. Les habitudes de la famille ne sont pas suspendues à cause de lui : on allait dîner, eh bien, qu'il se mette à table ; on allait sortir, on l'emmène. Pour le coucher, on ne se mettra pas en grands frais, personne ne songera à lui céder gracieusement son lit, tout en maugréant à part soi ; il y a, dans toute maison russe, au moins deux ou trois vastes divans : on installera sur l'un d'eux le visiteur ; comme les Russes, pauvres ou riches, ignorent tout à fait les raffinements de la literie, coucher sur un divan ne surprend personne. Rien ne sera donc changé dans la vie intime de la maison, et, quand on dira à un ami : «Mais restez donc, je vous en prie !» il sentira bien que c'est sincère, et son hôte n'ajoutera pas, comme il eût fait chez nous, le fallacieux : «Vous ne nous dérangez nullement !» Cela est évident pour un Russe, que l'ami ne dérange pas, puisque c'est un ami. Seulement, il n'aura que sa part du confort général, on ne l'accablera pas d'un gênant empressement. Et l'ami restera, et, se sentant à l'aise, ne changeant rien à ses habitudes, il se montrera tel qu'il est réellement, sans afféterie, sans minauderies. Oh ! les bonnes heures d'expansion !
Sur le Pont de pierre, au bas du Kremlin, les tramways ont à gravir une pente assez raide. Nous installerions là une équipe de côtiers avec leurs lourdes bêtes résignées ; les côtiers, sont ici des gamins ; ils accrochent au timon du tramway une chaîne à laquelle sont attelés quatre chevaux qu'ils montent deux à deux, et, d'un élan commun, les six bêtes, excitées du fouet et de la voix, escaladent la pente au triple galop. C'est ainsi pour toutes les côtes qui se trouvent sur le passage d'une ligne de tramways. J'aime voir ces disgracieux véhicules lancés ainsi à l'assaut d'un escarpement, avec leur bondissant attelage en Daumont ; il me semble qu'ils perdent par là quelque chose de leur raideur banale, et qu'ils font moins tache dans ces rues, où passent comme des flèches les magnifiques trotteurs à tous crins.
Les églises du Kremlin, visitées l'une après l'autre, par un éclatant soleil de juin, m'ont fait une impression d'écrasement. Elles sont petites et sombres ; il semble, en y pénétrant, qu'on s'enfonce dans un gouffre noir ; puis, au bout d'un instant, on voit, dans l'obscurité, étinceler des points brillants. Peu à peu, l'œil accoutumé distingue des formes qui se meuvent, et, devant soi, une grande muraille, où l'or et l'argent ruissellent autour d'icônes noires. Qu'elles sont tristes, ces icônes ! Une Vierge à la tête penchée, une Vierge noire, dans la manière de l'école bizantine, baisse sur un Enfant Jésus ses yeux allongés et sans expression. Ou bien, c'est quelque saint, en prière, ou simplement face au public. Les visages seuls, et les mains sont visibles : tout le reste du corps disparaît sous une lourde carapace de métal précieux qui simule la coiffure et les vêtements. Ces images sans vie sont lugubres, dans cette pénombre.
A cette heure, peu de monde : çà et là, des moujiks en haillons, des pèlerins sans doute, en tour de Russie—et le contraste est frappant, entre les richesses inouïes qui s'étalent sur l'iconostase, et les loques crasseuses des pieux visiteurs.