Plus vivement que partout ailleurs, j'ai senti dans ces églises du Kremlin, combien la religion orthodoxe diffère de notre catholicisme ; elles sont sœurs par les dogmes, mais si loin d'esprit ! Dans ces églises sombres, l'orthodoxie prend pour moi une attitude méprisante, écrasante ; sans doute, elle est, par force, une religion égalitaire, et elle accueille aussi bien cet inculte moujik, que le tsar qui viendra ici se faire couronner ; mais, dans cet accueil indifférent fait au faible comme au grand de la terre, je ne sens pas, au fond de ces temples regorgeant de richesses, de bonté vraie. Je crois voir tomber de toutes ces icônes qui tapissent l'iconostase, de toutes ces icônes habillées d'or et d'argent, des regards indifférents, insensibles, sans vie. Je ne sens pas ici la divine bonté se faisant douce pour le faible, pour le souffrant, qu'elle attire à soi et qu'elle retient sans effort ; je ne sens pas ici le paisible refuge des âmes, mais bien plutôt, une majesté hautaine et inaccessible, dont le contact est seulement un viatique extérieur, une manière de relique...


—Serez-vous là tantôt ? m'a demandé Mme Z., je reçois aujourd'hui la Vierge d'Ibérie...

La Vierge d'Ibérie est une icône miraculeuse, qui passe pour le palladium de Moscou. Elle repose dans une petite chapelle étincelante de lumières, qui se dresse près de la Place Rouge, à l'entrée même du Kremlin. Les moines qui la gardent ont imaginé de faire participer chacun des habitants en particulier à la grâce qu'apporte l'icône trois fois sainte, et de participer eux-mêmes à la joie reconnaissante de ces favorisés. Dans une voiture spéciale, on promène l'icône, et on la conduit, à tour de rôle, à toutes les familles qui en ont fait la demande : le chiffre de l'offrande est facultatif : j'en sais qui donnent dix francs ; un riche marchand, par contre, offre volontiers plusieurs centaines de roubles.—Tandis que l'icône voyage ainsi à travers la ville, une exacte contrefaçon la remplace dans sa chapelle, et les fidèles adorent la fausse image avec autant de dévotion que si elle était authentique.

J'ai attendu l'icône. Vers trois heures, elle est arrivée dans une calèche antédiluvienne traînée par quatre chevaux maigres ; le cocher et les servants sont nu-tête, mais, comme le froid pince, deux d'entre eux se sont fait une mentonnière avec un mouchoir. Dans leur houppelande crasseuse, ces individus hirsutes, sans coiffure et en mentonnière blanche, ont un air tout bonnement sinistre. Pétia, un fils de la maison, et Stépane, notre chenapan de dvornik, sont allés, nu-tête eux aussi, attendre l'icône à la portière du carrosse ; les moines servants leur ont volontiers abandonné l'honneur de transporter la Vierge d'Ibérie jusque dans notre salon, et les voilà, suant, soufflant, écrasés sous le poids énorme de ce tableau de métal, qu'ils tiennent par des poignées de cuivre, dévotement.

L'icône, enfin, a été posée sur un canapé, au fond du salon. C'est, comme toutes les icônes, une image noire aux longs yeux sans expression et sans couleur ; la couronne et les vêtements qui encadrent la Vierge et l'Enfant Jésus, sont d'or massif. Dans le diadème sont incrustées des pierres précieuses, diamants, rubis, émeraudes, et, à la hauteur de cet ornement, une plaque de verre est apposée pour éviter les effusions intéressées de quelque dévot sans scrupules. L'ensemble de l'image n'est pas joli, mais le respect dont l'entoure tout ce peuple y attache un intérêt.

Par la porte ouverte à deux battants, tous les locataires et tous les voisins ont pénétré dans le salon : il est même venu des passants, des inconnus ; heureusement, Mme Z., bien que fort pieuse, est une femme d'expérience ; elle a fait enlever du vestibule tous les vêtements qui s'y trouvaient, sachant bien que les dévots passants sont souvent de vulgaires filous.

Chacun vient, en entrant, baiser l'icône ; en vérité, il faut une foi robuste pour effleurer des lèvres cette place, jamais essuyée, où des millions et des millions de lèvres ont apposé d'humides baisers ! Deux moines sont là, couverts de chapes rouges en étoffe rigide ; ils sont sales à souhait, avec leurs longs cheveux et leur barbe inculte ; l'un d'eux surtout, qui a une belle voix de basse profonde, et chantonne les répons, a positivement l'air d'un brigand, et brandit d'un air peu rassurant son lourd goupillon d'argent. Ces moines se dépêchent, se dépêchent de dire les prières d'usage ; ils ne cherchent même pas à mettre de l'expression dans leur psalmodie ; ils bredouillent effrontément. Et les assistants, sans relâche, font des signes de croix et des révérences...

Un dernier baiser, et c'est fini. Pétia et Stépane reprennent dévotement l'écrasante icône, et la reportent dans son carrosse de vieille douairière provinciale, entre le cocher à mentonnière et les moines rébarbatifs. La voiture s'éloigne, la foule circule ; dans le salon, l'encens a mis son lourd parfum.