La rue moscovite a un aspect débonnaire et bon enfant : elle me fait involontairement penser à un visage de gamin barbouillé. J'y suis frappé surtout par l'attitude conciliante des sergents de ville ; je ne m'étais pas attendu à trouver si peu rébarbatifs ces représentants de la police la plus soupçonneuse et la plus grossière de l'Europe. Ils me sont devenus familiers, et maintes fois j'ai pu observer leur longanimité. Voici une scène que je revois encore, dans une grande rue droite : un sergent de ville, jeune et bel homme, vient de prendre son service ; c'est dimanche ; il est tiré à quatre épingles, rasé de frais, avec la moustache relevée au fer. Une voiture à deux chevaux, munie de ces roues en caoutchouc qui lancent la boue jusqu'au premier étage, arrive tout là-bas, à un train d'enfer, si vite que plusieurs passants s'arrêtent à la regarder. La voiture approche, elle est là, elle a passé, lançant un double jet boueux ; le sergent de ville a été inondé du haut en bas : son manteau ruisselle, et son visage est criblé d'une boue jaunâtre faite de poussière et de crottin de cheval. Tranquillement, il s'essuie, sans un geste de colère, tout en regardant la voiture disparaître au loin.—«Svini !» (les c... !) dit quelqu'un, en passant près de l'agent pour traverser la rue.—«Ça ne fait rien ! nitchévo !» répondit celui-ci avec un sourire.
Une autre fois, passant, un dimanche de novembre, près du Dévitché Polié, j'aperçus un homme du peuple qui marchait à grands pas, vêtu seulement d'un pantalon, le torse nu, malgré le froid : il était ivre. Un camarade qui courait après lui voulut lui donner son paletot, mais il n'en voulut pas et le jeta à terre. L'ivrogne allait traverser l'allée ; un sergent de ville l'aperçut ; sans hâte, il vint au-devant de lui, et, doucement, sans gestes et sans éclats de voix, lui adressa la parole. Au bout d'un instant, l'homme ivre tendit la main au camarade qui s'était rapproché, remit sa chemise, son paletot, sa casquette, et s'en alla... Chez nous, on eût saisi le malheureux, on l'eût brutalement conduit au poste, meurtri par la pression de poignes exaspérées sur la chair nue...
Ces bons sergents de ville sont, en général, les fonctionnaires les plus doux de la police russe. Le plus infirme gratte-papier dans un commissariat est bien autrement grossier et brutal que ces moujiks en uniforme. Ceux-ci sont polis, affables, prêts à rendre un service. Ils se tiennent toujours au milieu des rues, et on les voit, de temps à autre, comme de grands collégiens, fumer dans leur poing une cigarette, en surveillant les environs. Aux carrefours, ils se dressent comme des bornes, que les cochers, sous peine d'amende, doivent contourner.
Pas d'élégance dans la rue, le climat s'y oppose. Les pieds des passants sont emprisonnés de caoutchoucs, ou, s'il y a de la neige, enfouis dans d'informes et chaudes bottes en feutre ; les corps disparaissent dans des manteaux amples, sans forme, mais chauds, qui touchent presque à terre et se boutonnent sous le menton. Hommes et femmes sont coiffés de toques. Assurément, la toque peut être en astrakhan fin ou en fourrure choisie, et valoir cent ou deux cents francs ; mais, en passant, on ne la distingue point. Il en est de même pour les fourrures, qui sont tournées à l'intérieur, ou bien pour les cols, qui sont relevés. Ajoutez que les Russes n'aiment pas aller à pied, que les fiacres sont bon marché, et qu'une aisance moyenne vous permet cheval et voiture.
Les trottoirs sont bordés de bornes en pierre destinées, lorsque la neige exhausse la chaussée, à protéger les piétons contre les traîneaux qui font parfois, de biais, d'involontaires glissades. Ces trottoirs sont très élevés ; de plus, ils sont étroits. Le trottoir n'est pas ici un lieu de promenade et de bavardage, c'est seulement un moyen de communication. D'ailleurs, quand il fait froid, on n'aime pas plus parler que fumer dehors : le contact de l'air glacé avec l'arrière-gorge est aussi désagréable que dangereux. La rue est donc faite pour se rendre d'un endroit à un autre et non pas pour s'y attarder, pour voir ou être vu. Les étalages, sauf dans deux ou trois rues, sont rudimentaires et ne tirent pas l'œil. C'est même une coquetterie de certaines grosses maisons de manier des articles précieux dans des magasins nus, sans apparence. Les boutiques les plus élégantes, dans les rues ordinaires, sont celles des pharmaciens et des boulangers—le pain de Moscou est célèbre ; quant aux boucheries, béantes sur la rue, avec leurs viandes ouvertes dans la peau, ou étalées sur des tables, sans apprêt, sans soin, elles sont répugnantes.
Une rue de Londres est bruissante d'affairement, de gens pressés qui vous croisent ou vous dépassent indifférents. Une rue de Paris est animée sans hâte, active sans bousculade, élégante sans tapage. Une rue de Berlin est d'une propreté minutieuse qui, dans certains quartiers, fait presque mal, parce qu'un chien qui passe ou un ouvrier en chapeau défoncé y font tache ; en outre, elle est si large qu'elle ne paraît jamais remplie. Une rue de Moscou n'est ni active, ni élégante, ni propre ; elle a une vie paisible, tour à tour, dans du gris et dans du blanc, avec de petits véhicules, fiacres ou traîneaux, et des files de chariots, interminables et lentes, qui semblent des déménagements résignés d'on ne sait quels inépuisables magasins[26]. C'est assurément la plus aimable des rues que je connaisse en Europe.