[26] Les chevaux russes ont plus d'endurance que de force : on les charge peu : six ou sept sacs de farine, par exemple ; mais on multiplie le nombre des camions acheminés en file indienne.


«Les Russes, dit-on couramment, savent toutes les langues.»—C'est une grosse erreur. Ils apprennent presque toujours, il est vrai, la langue des pays étrangers sur lesquels ils s'aventurent, mais ce sont toujours les mêmes qui voyagent à l'étranger, et, forcément une minorité.

Les Russes n'apprennent pas une langue vivante plus vite ni mieux qu'un Allemand ou un Français ; seulement, leur prononciation est beaucoup plus correcte : lorsqu'ils savent cent mots d'une langue, ils les prononcent si aisément, qu'ils donnent l'illusion d'une connaissance assez complète. Ce qui a fait naître la légende relative à leur facilité d'apprendre les langues, c'est d'abord que l'on n'a vu longtemps à l'étranger que la haute aristocratie[27] russe ; or, ces familles ne parlaient russe qu'à leurs domestiques, et, encore, fort incorrectement ; le français était leur vraie langue maternelle. C'est aussi parce que les enfants des riches familles appartiennent dès le berceau, et pratiquent sans cesse une ou deux langues vivantes.

[27] Sous Nicolas, un passeport coûtait plus de mille francs, et, par suite, n'était pas accessible à beaucoup de personnes.

Mais, si l'on se mêle, en Russie, à cette partie de la société qui n'a étudié le français ou l'allemand qu'au lycée[28], ou si l'on fréquente, à l'étranger, des Russes qui n'ont pas appris ces langues avec leurs gouvernantes, on s'aperçoit qu'ils éprouvent autant de peine que nous à les étudier, une fois parvenus à l'âge adulte. Je sais des Russes qui vivent en France ou en Allemagne, et qui écorchent les deux langues sans pitié. Il faudrait en finir une bonne fois avec ce préjugé qui fait des Slaves les «appreneurs» de langues par excellence, et des Anglais ou des Français les peuples les plus réfractaires à cette étude. Certes, il est, par tout pays, en Russie comme chez nous, des gens qui ne retiennent pas les mots d'un idiome étranger ; mais, pour la moyenne, cette étude ne présente que de médiocres difficultés : il n'y faut que de la persévérance. Les Russes le savent si bien qu'ils ne considèrent l'étude des langues que comme un moyen de travail ; nous sommes, nous, si en retard sur ce point, que, lorsque d'aventure nous possédons deux ou trois langues vivantes, nous croyons avoir réalisé une fin, et nous croisons orgueilleusement les bras.

[28] Les classes de langues vivantes dans les lycées russes sont plus faibles que n'étaient les nôtres avant la suppression du thème au baccalauréat : depuis cette mémorable réforme, nous nous valons.


Beaucoup de femmes russes paraissent supérieures à leur mari, même quand celui-ci est très intelligent. C'est bien souvent, je le sais, une illusion d'optique, mais cette remarque frappe tous les Français. Nous sommes prévenus ainsi par l'attitude indépendante de la femme russe, qui ose avoir une opinion en dehors de son mari, et l'exprimer devant un étranger. En outre, l'étiquette russe, moins sévère que la nôtre, n'interdit pas, dans un salon, les discussions passionnées. Les visiteurs ont une grande liberté d'allures ; il ne restent pas rivés au fauteuil qu'ils ont choisi dès l'entrée ; ils peuvent se déplacer, choisir leur interlocuteur, se mêler à telle discussion qui les intéresse ; les vastes proportions des salons russes invitent à cette dispersion, de même que nos salons exigus font une nécessité du demi-cercle autour du foyer. La femme se trouve ainsi mêlée à des conversations sérieuses, au lieu d'être condamnée aux éternelles causeries sur les potins et les chiffons. Puis, la société russe n'a pas encore attaché à toutes les opinions une étiquette qui les fait nobles ou roturières ; on n'observe guère ici non plus de ces opinions de famille qu'on voit, ailleurs, professées en tout lieu, sur le même ton, par le mari et par la femme. On n'échange pas de regards avant de se prononcer sur une idée : on dit ce qu'on en pense, si l'on en pense quelque chose. La banalité n'est pas exclue par là, mais la conversation y gagne parfois une élévation, une ardeur convaincue qui vous emportent : surtout, les femmes s'y mêlent autrement qu'en minaudant.

N'oubliez pas que, si la femme est très libre de ses pensées, en retour, on ne la ménage pas dans la discussion. Causer n'est plus l'équivalent de : être aimable ; les choses qu'on dit ont une certaine valeur pour ceux qui les disent : dès lors, il n'y a plus à garder de ménagements galants. On discute avec une femme comme avec un homme ; l'ardeur féminine est excitée par cette lutte, l'imagination s'échauffe, les arguments se pressent, tumultueux : vous n'êtes guère habitués à voir une femme mettre autant d'elle-même dans une causerie : vous l'admirez.