Visite au camp où les troupes passent l'été, près de Moscou. Les soldats, pour la plupart, dans leur coutil blanc, ont des visages noirs comme des moricauds. Je jette un coup d'œil sur la bibliothèque d'un officier qui m'a offert de me reposer chez lui ; voici ses livres : un dictionnaire grec-russe, une histoire de la philosophie en russe ; puis, en allemand : les Paralipomena de Schopenhauer ; en français : Thiers, Guizot, Rémusat, de Jules Simon, et l'Eau de Jouvence de Renan. Cet officier est froid d'aspect ; mais c'est un tendre ; une nature passionnée, avide d'activité. Ce milieu d'ignorance et de vaine coquetterie doit lui déplaire : sa distinction dédaigneuse doit souffrir des saouleries d'officiers et des conversations vides ; mais il ne se plaint pas. Il aime passionnément la chasse qui lui donne l'illusion de l'activité ; ici, dans sa tente, entre ses livres de philosophie, «il tresse de la paille, pour oublier». Une belle nature, un caractère d'un métal rare, merveilleusement trempé...

En continuant l'excursion, nous passons près d'un menu bouquet d'arbres. On me dit que cette place est un champ de repos. En 1812, lorsque les Français approchaient de Moscou, une escarmouche eut lieu près d'ici entre une poignée de Cosaques et une troupe française. Les morts, Cosaques et Français, furent enterrés côte à côte dans ce petit champ, au bord de la route. Depuis, des bouleaux y furent plantés par une main pieuse. Et maintenant, sous les branches éplorées qui tombent en gerbe autour des troncs blancs, quelques vagues renflements et une seule croix reposent. Ils sont là côte à côte, fraternellement, ces bons soldats, ces paysans venus de si loin pour s'entre-tuer, sans se haïr, sans se connaître même. La mort les unit dans la paix de la plaine verte. Cette poignée de tombes inconnues est touchante.


Sonia, la cuisinière, me raconte que, cet été, elle a fait ses dévotions dans un monastère du gouvernement de Smolensk. Elle en a rapporté des choses saintes : du sable bénit, contre je ne sais quelle affection, et du bois bénit qui guérit le mal de dents. Sonia m'explique qu'un saint moine, dont on conserve là-bas les reliques, souffrait fréquemment de ce dernier mal : or il avait édifié sa cellule sous un gros arbre : à sa mort, les moines imaginèrent de débiter les rameaux de l'arbre protecteur comme un remède contre les douleurs dentaires. Sonia en a acheté un morceau.

—Et cela fait du bien, Sonia ?

—Certainement !

—Pourquoi ne me l'as-tu pas prêté, l'autre jour, quand j'avais une fluxion ?

—Parce que vous n'avez pas la foi.

—Tu as donc la foi.