Cela est bien de lui. C'est en somme ce vaste désir d'inexploré qui lui a fait entreprendre, à vingt-cinq ans, ce voyage de l'esprit à travers le monde ancien et le monde moderne, et chercher des visions dans le temps, comme il avait cherché des images dans l'espace. Il est remarquable que le premier ouvrage de ce jeune homme insatiable, un ouvrage qui devait avoir cinq gros volumes, ait été une espèce d'histoire universelle, et une histoire universelle par rapport à la Révolution française—donc par rapport à lui-même, puisqu'il devait à la Révolution l'ébranlement de son âme, et son exil, et ses douleurs et sa froide mansarde,—de sorte qu'en cette histoire il ramenait à soi et en quelque façon résorbait et engloutissait les siècles et l'univers pour son plaisir.
Il continue à rapprocher, à rapprocher éperdûment: la Scythie et la Suisse et leurs «trois âges», c'est à savoir la Scythie et la Suisse pauvres et vertueuses; la Scythie et la Suisse philosophiques; la Scythie et la Suisse corrompues; puis la Macédoine et la Prusse; Tyr et la Hollande; la Perse et l'Allemagne, et même le Mahabarata et la Messiade de Klopstock, et même le roi Darius et l'empereur Joseph!
Des chapitres ne craignent pas de s'intituler: «Influence de la Révolution républicaine de la Grèce sur la Perse, et de la Révolution républicaine de la France sur l'Allemagne.—Déclaration de la guerre médique (505 av. J.-C.); déclaration de la guerre présente, 1792.—Portrait de Miltiade, portrait de Dumouriez.—Bataille de Marathon, bataille de Jemmapes.—Campagne de la 4e année de la 74e olympiade, campagne de 1793.—Consternation à Athènes et à Paris.—Bataille de Salamine, bataille de Maubeuge.—Mardonius et Cobourg.—Pausanias et Pichegru.—Bataille de Platée, bataille de Fleurus.» Ce sont des gageures, d'où il se tire à peu près, puisqu'il dit ce qu'il veut. Et cela ne prouve rien, sinon que les passions des hommes sont toujours à peu près les mêmes, ce que l'on savait.
Cela nous mène à la fin du premier volume de la réédition de 1826. Dans un dernier chapitre que Chateaubriand, trente ans après l'avoir écrit, appelle «une sorte d'orgie noire d'un cœur blessé et d'un esprit malade», il se soulage et dit tout. À quoi ont servi ces révolutions dont il vient de retracer l'histoire? «Est-il une liberté civile? J'en doute. Les Grecs furent-ils plus heureux, furent-ils meilleurs après leur révolution? Non.» Puis il médite:
Malgré mille efforts pour pénétrer dans les causes des troubles des États, on sent quelque chose qui échappe; un je ne sais quoi, caché je ne sais où, et ce je ne sais quoi paraît être la raison efficiente de toutes les révolutions... Ce principe inconnu ne naît-il point de cette vague inquiétude, particulière à notre cœur, qui nous fait nous dégoûter également du bonheur et du malheur, et nous précipitera de révolution en révolution jusqu'au dernier siècle? Et cette inquiétude, d'où vient-elle à son tour? Je n'en sais rien; peut-être de la conscience d'une autre vie; peut-être d'une aspiration secrète vers la divinité. Quelle que soit son origine, elle existe chez tous les peuples. On la rencontre chez le sauvage et dans nos sociétés. Elle s'augmente surtout par les mauvaises mœurs et bouleverse les empires.
Il en trouve, dit-il, une preuve bien frappante dans les causes de notre révolution. La révolution était inévitable, à cause de l'immoralité et de l'égoïsme des individus et à cause des «folies et des imbécillités» de l'ancien régime, dont il fait le plus sombre des tableaux. Mais la Révolution a été abominable à son tour. Vouloir établir la démocratie chez un peuple corrompu, cela est fou. Lui aussi a cru à la démocratie; peut-être que ses opinions actuelles (le royalisme) ne sont que «le triomphe de sa raison sur son penchant».—«En ce qui le regarde comme individu», toutes les constitutions lui sont parfaitement indifférentes:
Nous nous agitons aujourd'hui pour un vain système, et nous ne serons plus demain! Des soixante années que le ciel peut-être nous destine à traîner sur ce globe, nous en dépenserons vingt à naître et vingt à mourir, et la moitié des vingt autres s'évanouira dans le sommeil. Craignons-nous que les misères inhérentes à notre nature d'homme ne remplissent pas assez ce court espace sans y ajouter des maux d'opinion?
Et plus loin: «La liberté politique n'est qu'un songe, un sentiment factice que nous n'avons point... Tant que nous ne retournerons pas à la vie du sauvage, nous dépendrons toujours d'un homme. Et qu'importe alors que nous soyons dévorés par une cour, par un directoire, par une assemblée du peuple?... Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug.» Toutefois, il vaut mieux obéir à un roi qu'à une multitude ignorante.
Tel est, vers 1795, le royalisme de Chateaubriand. Et tel il sera toujours, même sous la Restauration: «Un triomphe de sa raison sur son penchant.»
Au deuxième volume de l'Essai, l'auteur reprend infatigablement ses inutiles parallèles. Mais les boutades, les poussées d'humeur, les confessions directes ou indirectes deviennent de plus en plus nombreuses.