J'avoue (dit-il), que je crois en théorie au principe de la souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que, si on le met rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre humain redevenir sauvage et s'enfuir tout nu dans les bois.

Il se fait de Périclès une image charmante et déjà renanienne, oserai-je dire, et où il met beaucoup de lui-même: «Périclès avait pris le vrai sentier pour arriver au bonheur. Traitant le monde selon sa portée, lorsque la nécessité le forçait d'y paraître, il s'y présentait avec des idées communes et un cœur de glace. Mais le soir, renfermé secrètement avec Aspasie et un petit nombre d'amis choisis, il leur découvrait ses opinions cachées et un cœur de feu.»

Tel sans doute il était lui-même quelquefois, avec des amis, le soir, dans quelque taverne de Londres. Plus tard, Sainte-Beuve dira: «Il y avait un Chateaubriand secret aussi lâché et débridé de ton que l'autre l'était peu, mais celui-là connu seulement d'un très petit nombre dans l'intimité.»

En 1796-97, l'espèce humaine lui fait horreur; il déborde d'amertume et de fiel. À propos de Denys de Syracuse:

Toujours bas, nous rampons sous les princes dans leur gloire et nous leur crachons au visage lorsqu'ils sont tombés... Qu'eût dû faire Denys dans ses revers? Il eût dû se retirer dans quelque lieu sauvage pour gémir sur ses fautes passées et surtout pour cacher ses pleurs; ou plutôt il pouvait, comme les anciens, se coucher et mourir. Un homme n'est jamais très à plaindre lorsqu'il a le droguiste ou le marchand de poignards à sa porte, et qu'il lui reste quelques mines.

L'étrange garçon! Après ce chapitre sur Denys de Syracuse, après une longue énumération de tous les princes fugitifs, depuis Thésée jusqu'aux Bourbons, il s'arrête comme n'en pouvant plus, et il écrit une méditation qu'il dédie «aux infortunés».

Il cherche quelles doivent être les règles de conduite dans le malheur. La première règle est de cacher ses pleurs. Car le misérable n'est qu'un objet de curiosité ou un objet d'ennui. La seconde règle, qui découle de la première, «consiste à s'isoler entièrement. Il faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie naturelle des malheureux; sa maxime est: l'infortuné coupable. Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête.» Troisième règle: «Fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du malheur... On se familiarise aisément avec le malheureux; et il se trouve dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.»

Et maintenant, «que faudrait-il faire pour soulager ses chagrins?» La réponse nous indique très précisément comment le jeune Chateaubriand soulageait les siens, et en somme comment il vivait à Londres.

«Un livre vraiment utile aux misérables, ce sont les Évangiles.» Le malheureux doit éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour; le plus souvent, même, il ne sortira que la nuit. Ainsi faisait-il. Un soir, il va s'asseoir au sommet d'une colline, qui domine la ville; il regarde les lumières des maisons. «Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes, lui qui eut aussi des fêtes et des amis!» Il ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il dit: «Là, j'ai des frères.» Voilà un son de voix, un accent, qui ne sont pas très communs dans Chateaubriand.

Il recommande la solitude dans la nature. «Que celui que le chagrin mine s'enfonce dans les forêts.» Il recommande aussi, comme Rousseau, la botanique. Puis, au retour, la lecture: «Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur où on le tenait caché, va remplir ces heures de silence.» Enfin, «peut-être aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos fenêtres, écrivez-vous ce que vous savez des hommes». Et c'est en effet à ces heures-là surtout que le pauvre garçon écrivait: c'est à ces heures-là, au bruit du vent, «auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante» qu'il a tracé les lignes que je viens de vous lire.