Et la méditation finit d'une façon brève et terrible sur cette phrase: «Mais, après tout, il faut toujours en revenir à ceci: sans les premières nécessités de la vie, point de remèdes à nos maux.»

N'oublions jamais qu'à l'origine de l'œuvre de Chateaubriand, il y a eu sept années de misère à Londres et une longue débauche presque ininterrompue de solitude et de tristesse.

Après ce chapitre: Aux Infortunés, le voilà, encore une fois, courageusement reparti pour ses parallèles. Il compare les destinées et les morts d'Agis de Sparte, de Charles Ier d'Angleterre et de Louis XVI. Il recommence à comparer les philosophes grecs et les philosophes modernes. Il rapproche Platon, Fénelon, Rousseau. La République et le Télémaque ont du bon: mais l'Émile! «Le sage doit regarder cet écrit de Jean-Jacques comme un trésor. Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire: l'Émile en est un.» Pourquoi? Parce que Rousseau «a brisé l'édifice de nos idées sociales»; parce qu'il a montré «que nous existions comme dans une espèce de monde factice». «L'étonnement dut être grand lorsque Rousseau vint à jeter parmi ses contemporains abâtardis l'homme vierge de la nature.»

Jusque-là, Chateaubriand n'est, en effet, qu'un disciple de Rousseau. On peut croire qu'il est resté, comme son maître, vaguement chrétien. Mais tout à coup, sans qu'on s'y attende, sans que le dessein général de son livre paraisse l'y obliger, il se met à nous faire l'histoire du paganisme, puis l'histoire du christianisme. C'est donc pour nous dire des choses qui lui tiennent au cœur. Or, après avoir parlé de Jésus dans le même esprit que Jean-Jacques (quoique beaucoup plus froidement), il intitule un chapitre: la Chute du christianisme s'accélère; puis, il se donne le froid plaisir de résumer, contre le christianisme, contre son histoire, son dogme et sa discipline, les objections de Voltaire, de Diderot et des encyclopédistes. Il nous avertit, il est vrai, qu'«il n'y est pour rien», et qu'il ne fait que «rapporter les raisonnements des autres»; mais attendez.

Sur un exemplaire que Sainte-Beuve a eu entre les mains, et où Chateaubriand avait noté de sa main les modifications à faire pour une seconde édition, il avait ajouté aussi, en guise de commentaire, «ses plus secrètes pensées», que voici.

À côté de ces mots du texte imprimé: «Je suis bien fâché que mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec lesquelles les Abadie, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes (les incrédules) et d'être obligé de renvoyer à leurs ouvrages», il met en marge: «Oui, qui ont débité des platitudes, mais j'étais bien obligé de mettre cela à cause des sots». En regard de ce texte: «Dieu, la matière, la fatalité, ne font qu'un», il écrit: «Voilà mon système, voilà ce que je crois. Oui, tout est chance, hasard, fatalité dans ce monde, la réputation, l'honneur, la richesse, la vertu même: et comment croire qu'un Dieu intelligent nous conduit? Voyez les fripons en place, la fortune allant au scélérat, l'honnête homme volé, assassiné, méprisé. Il y a peut-être un Dieu, mais c'est le Dieu d'Épicure; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper de nos affaires, et nous sommes laissés sur ce globe à nous dévorer les uns les autres.» En regard de ce texte: «Père des miséricordes... soit que tu m'aies destiné à une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir...», il écrit: «Quelquefois je suis tenté de croire à l'immortalité de l'âme, mais ensuite la raison m'empêche de l'admettre. D'ailleurs pourquoi désirerais-je l'immortalité? Il paraît qu'il y a des peines mentales totalement séparées de celles du corps, comme la douleur que nous sentons à la perte d'un ami, etc... Or, si l'âme souffre par elle-même, indépendamment du corps, il est à croire qu'elle pourra souffrir également dans une autre vie; conséquemment, l'autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons donc point survivre à nos cendres; mourons tout entiers, de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'être». Enfin, en regard de ce texte: «Dieu, répondez-vous, vous a fait libre. Ce n'est pas là la question. A-t-il prévu que je tomberais, que je serais à jamais malheureux? Oui, indubitablement. Eh bien, votre Dieu n'est plus qu'un tyran horrible et absurde», il écrit: «Cette objection est insoluble et renverse de fond en comble le système chrétien. Au reste, personne n'y croit plus.»

Bref, il nie le Dieu-Providence, l'immortalité de l'âme et le christianisme lui-même. Et ailleurs, non plus dans les notes de l'«exemplaire confidentiel», mais dans le livre imprimé, il se demande: «Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme?» Il avoue qu'il n'en sait rien. S'élèvera-t-il un homme qui se mettra à prêcher un culte nouveau? Mais les nations seront trop indifférentes en matière religieuse et trop corrompues. «La religion nouvelle mourra dans le mépris.» Ou bien, «ne serait-il pas possible que les peuples atteignissent à un degré de lumière et de connaissances morales suffisant pour n'avoir plus besoin de culte?» Mais non. Le plus probable est que les nations «retourneront tour à tour dans la barbarie...» jusqu'à ce qu'elles en émergent de nouveau, «et ainsi de suite dans une révolution sans terme».

Et cela le mène à ces conclusions:

Déjà nous possédons cette importante vérité, que l'homme, faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse; qu'il circule dans un cercle, dont il tâche en vain de sortir...—Il s'ensuit qu'un homme bien persuadé qu'il n'y a rien de nouveau en histoire perd le goût des innovations, goût que je regarde comme un des plus grands fléaux qui affligent l'Europe en ce moment.

Et alors le flot d'amertume se précipite: Liberté! le grand mot! et qu'est-ce que la liberté politique? Je vais vous l'expliquer. Un homme libre à Sparte veut dire un homme dont les heures sont réglées comme celles de l'écolier sous la férule, etc. «On s'écrie: Les citoyens sont esclaves, mais esclaves de la loi. Pure duperie de mots. Que m'importe que ce soit la loi ou le roi qui me traîne à la guillotine? On a beau se torturer, faire des phrases et du bel esprit, le plus grand malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement.»