Enfin:
Soyons hommes, c'est-à-dire libres; apprenons à mépriser les préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever au-dessus des grands et des rois, à honorer l'indigence et la vertu; donnons de l'énergie à notre âme, de l'élévation à notre pensée; portons partout la dignité de notre caractère, dans le bonheur et dans l'infortune; sachons braver la pauvreté et sourire à la mort; mais pour faire tout cela, il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines, de quelque genre qu'elles soient. Nous n'apercevons presque jamais la réalité des choses, mais leurs images réfléchies faussement par nos désirs... Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant et y retournent: la mort est un grand lac creusé au milieu de la nature; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s'y engloutir... Profitons donc du peu d'instants que nous avons à passer sur ce globe pour connaître au moins la vérité. Si c'est la vérité politique que nous cherchons, elle est facile à trouver. Ici un ministre despote me bâillonne, me plonge au fond des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi; échappé de la Bastille, plein d'indignation, je me précipite dans la démocratie, un anthropophage m'y attend à la guillotine. Le républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé, déchiré par une populace furieuse, s'applaudit de son bonheur; le sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses de son maître. O homme de la nature! c'est toi seul qui me fais me glorifier d'être homme! Ton cœur ne connaît point la dépendance, tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une cour ou de caresser un tigre populaire. Que t'importent nos arts, notre luxe, nos villes? As-tu besoin de spectacle, tu te rends au temple de la nature, à la religieuse forêt...
Et cela continue; et le dernier chapitre est le récit d'une «Nuit chez les sauvages de l'Amérique».
Ainsi conclut le jeune émigré. Et il ne vous échappera point que ce «retour à la nature», c'est, en un sens, le suprême désespoir philosophique, puisque c'est la négation de l'utilité de toute l'œuvre humaine.
L'Essai parut en 1797; les notes marginales sont probablement de 1798. Il est important de savoir que Chateaubriand a pensé ainsi, qu'il a été incrédule et révolté, et à peu près nihiliste, non par une passagère chaleur du sang, mais avec insistance et réflexion pendant plusieurs années de sa jeunesse, et jusqu'à la veille du moment où il conçut le Génie du christianisme.
Plus tard, en 1811, à l'occasion de son élection à l'Académie, ses ennemis rappelleront qu'il pensa comme les encyclopédistes. On opposera l'incroyance de l'homme aux théories de l'écrivain religieux; on parlera d'hypocrisie. Chateaubriand laissera le soin de sa défense à un jeune homme, Damaze de Raymond.
Mais en 1826, en pleine Restauration, sans nécessité, il me semble, et même au risque de troubler des âmes en faisant connaître davantage un livre qu'il réprouvait, il donne lui-même une réédition de l'Essai sur les Révolutions. Il y met une habile préface où il explique dans quelles conditions l'ouvrage a été écrit, où il en montre les contradictions et où il exagère quelque peu ce qui s'y trouve encore de christianisme. Il accompagne le texte de notes très nombreuses et fort plaisantes. Il se critique, se réfute, se condamne, se gourmande et se raille avec beaucoup de bonne grâce et un air de charmante franchise. Il a, sur sa vanité et sa fatuité de jeune homme, des réflexions piquantes (qui d'ailleurs s'appliqueraient encore mieux à bien des passages des Mémoires d'outre-tombe). Mais souvent, à propos de quelque chapitre particulièrement éloquent dans son âcre misanthropie, il se laisse désarmer. «Me louerai-je? J'en ai bien envie; la colère de ces pages m'a amusé; je les avais complètement oubliées.» Ou bien: «Voilà certes un des plus étranges chapitres de tout l'ouvrage, et peut-être un des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais échappés à la plume d'un écrivain... C'est du Rousseau, c'est du René, c'est du dégoût de tout, de l'ennui de tout.» En somme, il se reconnaît avec plaisir dans ce premier ouvrage; et même il est content que l'on sache qu'il a été ce jeune homme troublé et révolté et qu'il a senti et pensé comme cela. Il a voulu que ses impiétés même ne fussent point abolies, et que l'on connût clairement qu'il n'avait pas toujours été bon chrétien. Au fait, si l'on ne connaissait pas, par ce livre, le jeune homme qu'il avait été, on comprendrait moins le vieillard si profondément désenchanté qu'il fut. Et, après 1830, quand il sera publiquement l'ami de Carrel, de Béranger, de Lamennais, il sera ravi, nous le verrons, d'avoir écrit l'Essai, et fier de ce volumineux péché de jeunesse.
TROISIÈME CONFÉRENCE
LES NATCHEZ.—ATALA
Chateaubriand nous dit dans les Mémoires d'outre-tombe: «Il est certain que, si l'Essai fut un moment connu, il fut presque aussitôt oublié: une ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.» Cela dut lui être dur; car, naturellement, il avait espéré la gloire et la fortune. Mais, comme il ne connut pas tout de suite cet insuccès, il n'en ressentit que peu à peu l'amertume. Il eut d'ailleurs des compensations. S'il ne réussit pas en France, l'Essai fit du bruit dans le monde des émigrés: il scandalisa quelque peu; mais cela même ne nuisit point à l'auteur. Chez les personnes victimes de catastrophes extraordinaires, jetées violemment hors des conditions de leur vie normale, comme les émigrés, il se produit souvent une sorte de relâchement des principes, une disposition au scepticisme par désespoir habituel (elles en ont tant vu!). Beaucoup d'émigrés purent goûter l'Essai pour ses hardiesses mêmes et ses négations.