Puis, des revues anglaises en parlèrent avec éloge. Chateaubriand devint presque un personnage; «la haute émigration le rechercha». Pauvre et inconnu, il avait été d'une fierté ombrageuse, et cramponné à sa solitude. Recherché, il se laissa faire. Il fit un chemin, comme il dit, «de rue en rue», et, s'éloignant du canton de l'émigration pauvre de l'est, «il arriva, de logement en logement, jusqu'au quartier de la riche émigration de l'ouest, parmi les évêques, les familles de cour et les colons de la Martinique.» Il fait des connaissances: Christian de Lamoignon, Malouet, le chevalier Panat, homme de goût par profession et qui avait «une réputation méritée d'esprit, de malpropreté et de gourmandise»; Montlosier, «féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bizarre» dont il fait un portrait vraiment prodigieux; l'abbé Delille, à la tête de singe, qui lisait ses vers comme un ange, mais que madame Delille souffletait quand il n'était pas sage; l'abbé Caron, mesdames de Caumont et de Gontaut; madame de Boignes, alors très jeune et extrêmement jolie; enfin Fontanes, qu'il avait déjà rencontré.
Tout de même, son Essai n'a aucun succès à Paris. Qu'à cela ne tienne! Ce sera donc un autre livre qui lui donnera la gloire. Il renonce à écrire les trois derniers volumes annoncés de l'Essai. Mais il reprend (nous sommes en 1799) le manuscrit de 2.383 pages in-folio (paraît-il) qu'il avait rapporté d'Amérique. Avec cela, il fait les Natchez, dont Atala et René sont des épisodes. C'était un dessein formé depuis longtemps: «J'étais encore très jeune lorsque je conçus l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature (toujours l'influence de Rousseau) et de peindre les mœurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu.»
Mais, lorsqu'en 1800 il quitta l'Angleterre pour rentrer en France, il n'osa pas se charger d'un trop lourd bagage et laissa à Londres le manuscrit des Natchez, sauf Atala et René et quelques descriptions de l'Amérique:
Quelques années s'écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs, comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient également sortis de ma mémoire.
Il y a là un détachement, ou une insouciance, qui ne sent pas son homme de lettres. Chateaubriand était également capable et de cette insouciance et de la plus monstrueuse vanité.
Malgré tant de difficultés, il paraît qu'on retrouva la rue, la maison, les enfants de l'hôtesse, et le manuscrit des Natchez. L'auteur les «corrigea», on ne peut pas savoir dans quelle mesure, et les fit paraître dans l'édition de ses œuvres complètes (1836).
Je devrais peut-être vous parler de René dès aujourd'hui: mais, si je le faisais, les Natchez vous paraîtraient ensuite d'un intérêt un peu languissant; et, d'ailleurs, si la première version de René doit être antérieure aux Natchez, comme je le montrerai, la version parfaite, celle que nous possédons leur est certainement postérieure. Au surplus, je réserverai, dans les Natchez, la plus grande partie de ce qui se rapporte à cet étrange René et au développement de son caractère.
Donc, parlons des Natchez. C'est l'œuvre d'un jeune disciple de Rousseau, qui a vu du pays; c'est un poème épique; c'est un roman historique et exotique; c'est un conte philosophique; c'est je ne sais quoi encore. Cela fait songer, un assez long moment, au Huron de Voltaire, et à toutes les histoires de sauvages et d'hommes de la nature qui ont charmé le dix-huitième siècle; cela fait penser quelquefois, pour le «style poétique», aux Incas de Marmontel; pour le «merveilleux» à Milton et à Klopstock; et enfin, pour la mélancolie et le goût de la tristesse, à certaines lettres du jeune Saint-Preux dans la Nouvelle Héloïse, et à Werther, paru en 1774. C'est d'ailleurs, quant aux événements, et sauf les quatre livres du voyage de Chactas en Europe, une série presque ininterrompue de malheurs prodigieux et, proprement, d'horreurs.
Je crois qu'on lit fort peu les Natchez, car ce n'est pas une joie; je crois qu'on les lit encore moins que le reste de l'œuvre de Chateaubriand (les Mémoires exceptés, bien entendu). Il n'est donc pas inutile que je vous fasse, de la fable, un petit exposé, qui sera court, et très simplifié, je vous en préviens: car ce récit de 580 fortes pages est faiblement ordonné, assez souvent confus et quelque peu obscur, et plein d'effets répétés.