René, venant du Fort Rosalie (qui est un poste français) arrive chez les Natchez pour se faire sauvage. Il se présente au vieux sachem Chactas, qui lui demande son histoire. «Mais le frère d'Amélie répond d'une voix troublée: Indien, ma vie est sans aventures, et le cœur de René ne se raconte point.» Il supplie Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers Natchez et de l'adopter lui-même pour son fils. Chactas y consent et offre à René «la calebasse de l'hospitalité, où six générations avaient bu l'eau d'érable». Puis, c'est le calumet de la paix, et la chanson de l'hospitalité «dansée par une jeune fille aux bras nus». Et tout ceci n'est pas sans grâce et rappelle, avec d'autres rites, les scènes de l'Odyssée où l'hospitalité est offerte aux voyageurs.
Or, au même moment, le capitaine français Chépar, qui commande le Fort Rosalie, vient passer une revue de ses troupes tout près du village des Natchez, afin de les décider aux concessions de terrains que les blancs leur demandent. Et alors, c'est la plus condamnable orgie du style dit «poétique» de ce dix-huitième siècle dont le jeune Chateaubriand est encore jusqu'aux moelles. L'auteur invoque la Muse, «fille de Mnémosyne à la longue mémoire, âme du trépied de Delphes et des colombes de Dodone», pour n'oublier aucun des capitaines et des bataillons qui vont défiler tout à l'heure. Et cela est à la fois un peu comique et assez amusant, parce que le jeune auteur a beaucoup plus d'imagination et d'invention verbale que les Delille en vers et que les Marmontel en prose.
Est-ce que ceci n'est pas ingénieux:
Ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne; leur vêtement est celui du lys, symbole de l'honneur virginal de la France.
Mais est-ce que ceci n'est pas charmant:
Ces guerriers couvrent leur front du chapeau gaulois, dont le triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes.
Et ceci encore:
L'armée entière s'ébranle; ses pas égaux mesurent la marche que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux d'une jeune fille qui découpe d'ingénieux ouvrages. Par intervalles, les caisses d'airain que recouvre la peau de l'onagre se taisent au signe du géant qui les guide; alors mille instruments, fils d'Éole, animent les forêts, tandis que les cymbales du nègre se choquent dans l'air et tournent comme deux soleils.
Et enfin ceci n'«enfonce»-t-il pas tous les Delille et même tous les Écouchard-Lebrun:
Tour à tour l'armée s'allonge et se resserre, tour à tour s'avance et se retire: ici, elle se creuse comme la corbeille de Flore; là elle s'enfle comme les contours d'une urne de Corinthe... Les capitaines font prendre aux bataillons toutes les figures de l'art d'Uranie: ainsi des enfants étendent des soies légères sur leurs doigts légers, sans confondre ou briser le dédale fragile; ils le déploient en étoile, le dessinent en croix, le ferment en cercle et l'entr'ouvrent doucement sous la forme d'un berceau.