Comme il s'amuse!
Ici, nous apprenons que Satan veut empêcher l'Évangile de s'étendre dans le nouveau monde et, pour cela, unir tous les Indiens idolâtres afin d'exterminer les chrétiens. Puis, nous faisons la connaissance de la belle et douce Céluta, de la charmante petite Mila, et du bon et simple Outougamiz, frère de Céluta. Puis, Satan va trouver la Renommée et la prie de répandre de faux bruits et de semer les mensonges et les calomnies afin de brouiller davantage les Peaux-Rouges et les blancs. Et cela nous touche peu.
Après que René s'est plongé dans les flots du Meschacebé, a respiré l'odeur des sassafras et des liquidambars et est rentré dans sa cabane, Céluta lui prépare un repas et dissimule peu son amour pour le mélancolique jeune homme. Le bon Outougamiz conclut avec lui un pacte d'amitié. Mais le sombre Ondouré, amoureux de Céluta, essaye d'assassiner René et le manque. Les deux hommes luttent corps à corps («tels, sur les rivages du Nil ou dans les fleuves des Florides, deux crocodiles se disputent au printemps une femelle brillante»); et René terrasse son adversaire, qui ne lui pardonnera point.
À ce moment, le jeune Chateaubriand, se souvenant de Milton et de Klopstock et éprouvant le besoin d'être sublime, nous transporte dans le Paradis. L'ange de l'Amérique s'entretient solennellement avec le chérubin Uriel des choses du nouveau monde. Et sainte Geneviève de Paris et sainte Catherine des Bois, patronne du Canada, traversent la région éthérée pour aller trouver la Vierge:
Elles s'étaient alarmées des malheurs dont Satan menaçait l'empire français en Amérique: un même mouvement de charité les emportait aux célestes habitacles pour implorer la miséricorde de Marie. Tristes autant que des substances spirituelles peuvent ressentir notre douleur, elles versaient ces larmes intérieures dont Dieu a fait présent à ses élus; elles éprouvaient cette sorte de pitié que l'ange ressent pour l'homme, et qui, loin de troubler la pacifique Jérusalem, ne fait qu'ajouter aux félicités qu'on y goûte.
Comment cela? Quel est ce sadisme angélique? Mystère.
Les deux saintes continuent leur chemin. Tantôt «elles s'ouvrent une voie au travers des sables d'étoiles; tantôt elles coupent les cercles ignorés où les comètes promènent leurs pas vagabonds.» Elles frôlent l'essieu commun de tous les univers créés... «À distance égale, le long de cet axe, sont assis trois esprits sévères: le premier est l'ange du passé; le second, l'ange du présent; le troisième, l'ange de l'avenir. Ce sont ces trois puissances qui laissent tomber le temps sur la terre: car le temps n'entre point dans le ciel et n'en descend point.» Qu'est-ce à dire? «Ces choses-là sont rudes», pour parler comme Victor Hugo.
Les saintes traversent les régions platoniciennes où sommeillent les âmes qui n'ont pas encore subi la vie mortelle. Elles arrivent enfin à la Jérusalem céleste. Là elles rencontrent le bienheureux Las Cases et les martyrs canadiens, qui se pressent sur les pas des deux vierges. Le roi saint Louis se joint à eux. Et tout le cortège «va chercher le trône de Marie».
Ici, une chose extraordinaire et jolie (d'ailleurs conforme au dogme): «Seule de tous les justes, Marie a conservé un corps.» Elle a seule un corps parmi les saints, dont les corps attendent dans la terre le jugement dernier, tandis que son corps, à elle, a été enlevé au ciel aussitôt après sa mort. Mais surtout je crois que le chevalier s'est dit: «Celle-là, nous l'aimons; et comment la concevrions-nous? Et que pouvons-nous aimer, qui ne soit de chair? Et d'ailleurs, si elle n'avait pas de corps, comment et avec quels ressouvenirs aurait-elle pitié, puisque la pitié est sa fonction? S'il ne prêtait un corps à Marie, le poète ne pourrait pas dire: «Une tendre compassion pour les hommes, dont elle fut la fille, une patience, une douceur sans égale rayonnent sur le front de la Mère du Sauveur.» Et enfin, qui prierait la Vierge Marie, si elle n'avait éternellement la figure d'une femme? Mais il en résulte ceci d'étrange, que le paradis, c'est, dans une immensité immatérielle, seul visible, seul tangible, un corps féminin...
Voilà du «merveilleux chrétien». Et c'est merveilleux en effet. Et c'est charmant. Le culte de la Vierge est presque toute la religion de beaucoup de catholiques. Une jeune femme disait: «Je ne crois pas à Dieu, mais je crois à la sainte Vierge.»