Marie répond aux deux saintes, aux martyrs et au roi Louis: «Vos prières ont trouvé grâce à mon oreille; je vais monter au trône de mon fils.» Et elle part «comme une colombe qui prend son vol». Et Marie,—qui seule des justes a un corps, ne l'oublions pas,—approche du Calvaire immatériel. Mais dans cet autre monde ces petites contrariétés n'ont aucune importance.

«La Charité ouvre sans effort le rideau de l'éternité. Le Sauveur apparaît à Marie... Qui pourrait redire l'entretien de Marie et d'Emmanuel?»—Évidemment, ce n'est pas nous.—Puis le Père, le Fils et l'Esprit se consultent... Et «le Souverain du Ciel permet à Satan un moment de triomphe pour l'expiation de quelques fautes particulières.» Ce n'était peut-être pas la peine de mettre en mouvement, pour un si médiocre oracle, l'ange de l'Amérique, et le chérubin Uriel, et Catherine, et Geneviève, et les martyrs canadiens, et Las Cases, et saint Louis et la Vierge Marie.


Nous redescendons chez les Natchez. Chactas adopte officiellement René, malgré l'opposition d'Ondouré. Puis, pendant une chasse au castor, il fait à René le récit de ses aventures.

Ici se plaçait, dans le premier manuscrit des Natchez, l'histoire d'Atala. Mais, dans la version publiée en 1836, l'auteur suppose cette histoire connue, et Chactas ne commence son récit qu'à partir du moment où il a quitté le Père Aubry.

Il raconte qu'il s'est mis à l'école de la guerre chez les Iroquois; qu'un missionnaire lui a appris la langue française, et qu'un jour, envoyé comme interprète avec une députation iroquoise pour négocier avec les blancs, il a été arrêté, comme suspect de trahison, par le gouverneur des Français et envoyé au bagne de Toulon; qu'ensuite, son innocence ayant été reconnue par le nouveau gouverneur du Canada, il est allé à Paris, puis à Versailles pour être présenté au roi Louis XIV.

Et ainsi, de descriptions du monde invisible qui rappelaient le Paradis perdu et la Messiade et qui appartenaient au «genre sublime», nous passons à une sorte de conte philosophique et à quelque chose qui n'est pas extrêmement différent de l'Ingénu de Voltaire,—pour revenir ensuite à une manière d'épopée, qui n'est vraiment pas le contraire des Incas de Marmontel.

Le voyage de Chactas en France est agréable. Chactas, qui avait déjà appris le français chez les Iroquois, a eu tout le temps de se perfectionner au bagne: il est donc assez invraisemblable de l'entendre appeler un carrosse une «hutte roulante», le cocher «guide du traîneau», Paris le «grand village», une église la «cabane des prières», etc... Mais cela est amusant. Et la venue de Chactas à Paris et à Versailles n'est point une invention absurde: car nous savons que, sans compter le doge de Gênes, les Turcs et l'ambassade siamoise, on montrait souvent des «curiosités» à la cour de Louis XIV.

Une bonne partie du rôle de Chactas rappelle celui du Huron par la constatation étonnée de tout ce qui, à Paris et à Versailles, dans les lois et dans les mœurs, s'éloigne de la raison, de la justice, et de la nature. Même, Chactas a peut-être plus de verdeur dans la naïveté et un accent plus «révolutionnaire» que le Huron. La présentation de Chactas et de ses compagnons à Louis XIV est vraiment savoureuse:

Ononthio (le gouverneur du Canada) nous présenta au grand chef (Louis XIV) en disant: «Sire, les sujets de Votre Majesté...» Je me tournai vers les chefs des Cinq Nations et leur expliquai la parole d'Ononthio. Ils me répondirent: «C'est faux», et ils s'assirent à terre, les jambes croisées. Alors, m'adressant au premier sachem (toujours Louis XIV): «Puissant Soleil, lui dis-je, Ononthio vient de prononcer une parole qu'un génie ennemi lui aura sans doute inspirée: mais toi qu'Athaïnsie (la vengeance) n'a pas privé de sens, tu es trop prudent pour te persuader que nous sommes tes esclaves.» À ces paroles, qui sortaient ingénument de mes lèvres, il se fit un mouvement dans la hutte (cette hutte est le palais de Versailles). Je continuai mon discours: «Chef des chefs, tu nous as retenus dans la hutte de la servitude (au bagne) par la plus indigne trahison... Cependant la grandeur de notre âme veut que nous t'excusions, car le souverain Esprit ôte et donne la raison comme il lui plaît, et il n'y a rien de plus insensé et de plus misérable qu'un homme abandonné à lui-même. Enterrons donc la hache... et puisse notre union durer autant que la terre et le soleil! J'ai dit.» En achevant ces mots, je voulus présenter le calumet de la paix au Soleil; mais sans doute quelque génie frappa ce chef de ses traits invisibles, car la pâleur étendit son bandeau blanc sur son front: on se hâta de nous emmener dans une autre partie de la cabane. Là, nous fûmes entourés d'une foule curieuse; les jeunes gens surtout nous souriaient avec complaisance, plusieurs nous serrèrent secrètement la main.