Cela est, avec plus de couleur, du meilleur Voltaire des Contes, du meilleur Montesquieu des Lettres persanes, à plus forte raison du meilleur Saint-Lambert des Fables orientales. C'est dans le même esprit que Chactas assiste aux fêtes de Versailles, visite l'Académie, le Palais de Justice, etc... Le palais de Versailles lui inspire des propos de ce genre: «Ce palais n'a-t-il coûté ni sueurs ni larmes? Ah! qu'il serait grand ici, le bruit des pleurs, si jamais il commençait à se faire entendre!» Chactas voit passer une chaîne de protestants condamnés aux galères; il assiste à la pendaison d'un pasteur condamné à mort pour rupture de ban. («La mort le lia par la cime, comme une gerbe moissonnée.») Chactas est aussi abondant que le Huron contre la révocation de l'Édit de Nantes et les dragonnades.
À vrai dire, c'est entièrement, c'est absolument l'esprit de Voltaire. Chateaubriand rassemble autour de son sauvage tous les grands hommes et toutes les femmes charmantes du siècle de Louis XIV; et l'homme de la nature démêle et admire les avantages et la douceur d'une société brillante. La Bruyère lui fait un petit résumé des absurdités et des gloires du siècle. Puis Fénelon, ce Fénelon tant aimé des philosophes, lui fait la plus suave apologie de la civilisation, à qui nous devons les arts, et aussi des vertus nouvelles. «Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant; si elles sont nécessairement plus nombreuses dans l'ordre social que dans l'ordre naturel, l'état de la société qui nous rapproche davantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui de la nature.» (Mais alors, cette glorification de l'homme naturel que devaient être les Natchez?) En somme, les trois personnages qui tour à tour expliquent à Chactas la société du temps de Louis XIV, c'est La Bruyère, c'est Fénelon, et c'est Ninon de Lenclos. Cette spirituelle ikouessen (courtisane) ayant demandé à Chactas «ce qu'il a trouvé de plus sensé parmi nous», Chactas lui répond: «Mousse blanche des chênes qui sers à la couche des héros, les galériens et les femmes comme toi me semblent avoir toute la sagesse de la nation.» En ces années-là (1797-99) celui qui écrira tout à l'heure le Génie du christianisme est donc encore essentiellement un homme du dix-huitième siècle, et du dix-huitième siècle tout entier: car, si le voyage de Chactas en France est écrit dans l'esprit de Voltaire, presque tout le reste du roman est écrit dans l'esprit de Jean-Jacques, si ce n'est que l'optimisme de l'auteur a de fortes distractions.
Chactas se rembarque donc pour le Canada, fait naufrage, séjourne chez les Esquimaux, puis chez les Sioux qui voudraient le retenir et faire de lui leur chef, arrive enfin chez les Natchez, où il retrouve ses amis Outougamiz, Céluta, Mila, son vieux camarade Adario, et René.
Mais le calme dure peu. Parce que René, ignorant les coutumes, a tué dans une chasse des femelles de castor, les Illinois déclarent la guerre aux Natchez. René part avec les guerriers de la tribu de l'Aigle. Chépar, le commandant français, profite de l'incident pour sommer les Natchez de céder leurs terres. Chactas se rend, pour négocier, au Fort Rosalie, où on le garde comme prisonnier.
Et cependant, les Français et les Natchez se rencontrent. Et c'est alors une description «poétique» de bataille, à la manière de Virgile plutôt que d'Homère, avec des morts d'une pittoresque horreur, où le poète paraît se divertir effroyablement. Exemples:
La hache du sachem, atteignant Adémar au visage, lui enlève une partie du front, du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons épouvantés: tel se montre un bouleau dont les sauvages ont enlevé l'écorce au printemps; le tronc mis à nu et teint d'une sève rougie se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la forêt. Adémar tombe sur son visage mutilé et la nuit éternelle l'environne.
Ou bien:
Tani est frappé d'un globe d'airain à la tête; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d'un érable.
Ou bien:
...La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue; elles s'affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre. L'Indien se pâme avec d'accablantes douleurs, et un dur sommeil ferme ses yeux.