Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la fontaine. «Ah! repris-je avec vivacité, si votre cœur parlait comme le mien! Le désert n'est-il pas libre?... Ô fille plus belle que le premier songe de l'époux! ô ma bien-aimée, ose suivre mes pas...» Atala me répondit d'une voix tendre: «Mon jeune ami, vous avez appris le langage des blancs; il est aisé de tromper une Indienne.—Quoi! m'écriai-je, vous m'appelez votre jeune ami. Ah! si un pauvre esclave...—Eh bien, dit-elle en se penchant sur moi, un pauvre esclave...» Je repris avec ardeur: «Qu'un baiser l'assure de ta foi!» Atala écouta ma prière. Comme un faon semble pendu aux fleurs de lianes roses, qu'il saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne, ainsi je restais suspendu aux lèvres de ma bien-aimée.

Ou bien encore, écoutez ces phrases:

... Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve...

... De l'extrémité des avenues, on aperçoit des ours, enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux...

(Tout cela, pas vrai: mais qu'importe?)

... Je leur disais: «Vous êtes les grâces du jour, et la nuit vous aime comme la rosée...»

... La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur du bois: on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert.

Ne vous y trompez point, de telles choses n'avaient pas encore été écrites. Vous ne les trouverez pas chez Jean-Jacques, et non pas même chez Bernardin de Saint-Pierre. Cela était nouveau, et cela sans doute fut aussitôt reconnu et aimé parce que cela était déjà dans les sensibilités du temps: mais enfin cela était dit pour la première fois. De même, par exemple, qu'Andromaque, en 1668, exprima tout à coup les passions de l'amour comme on ne l'avait pas fait encore: ainsi, en 1801, Atala se trouva exprimer les formes et les couleurs,—avec une sensualité mêlée de rêve,—comme on ne les avait pas encore exprimées.

«Mêlée de rêve», ai-je dit. «Le génie des airs secouait sa chevelure bleue... L'âme de la solitude soupirait...» Ainsi encore, dans les Natchez: «Je m'assieds sur des pierres polies par la douce lime des eaux... La solitude de la terre et de la mer était assise à ma table.» Chateaubriand a vécu neuf ans à Londres; il connaissait très bien les poètes anglais: n'y aurait-il pas, dans cette union fréquente d'images extrêmement précises et de vagues symboles, quelque influence de la poésie anglaise?

Joubert écrivit: «Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre... Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier... Le livre réussira, parce qu'il est de l'enchanteur.»

Atala (et certaines pages des Natchez) atteignent déjà le suprême degré dans l'art de jouir, par le style, des formes, des couleurs et des sons. Un siècle après, cet art ne sera pas dépassé. «Le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait immobile à la pointe d'un rocher.» Dans les siècles des siècles, on ne fera pas mieux voir le pélican. «Quel dessein n'ai-je point rêvé? Quel songe n'est point sorti de ce cœur si triste?» On ne dira jamais, ni en mots plus doux, l'éternel désir.