La tribu est toujours en marche. Mais, le soir, Atala vient visiter le prisonnier à la dérobée; elle trouve moyen d'éloigner le guerrier qui le garde; elle lui détache ses liens, et ils vont ensemble se promener dans la forêt. Et chaque soir Chactas revient s'asseoir auprès de son arbre, parce qu'il ne veut pas fuir sans Atala et qu'elle hésite à le suivre.

Un soir enfin elle se décide. Chactas fuit avec sa libératrice dans le désert. Mais il ne peut rien comprendre aux contradictions d'Atala, qui l'aime et le repousse. Pendant un grand orage, elle soulage son cœur et raconte son histoire à son ami. Atala est chrétienne. Elle n'est pas, comme on le croit, la fille de Simaghan; elle est la fille de Lopez, de ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas. Ces souvenirs les attendrissent. «Atala n'offre plus qu'une faible résistance.» À ce moment, ils sont rencontrés par le Père Aubry, qui a fondé près de là une colonie d'Indiens convertis au christianisme. Il conduit les deux jeunes gens dans son ermitage.

Mais Atala est mourante. Elle s'est empoisonnée pendant l'orage... «Ma mère, explique-t-elle, m'avait conçue dans le malheur... et elle me mit au monde avec de grands déchirements d'entrailles; on désespéra de ma vie. Pour sauver mes jours, ma mère fit un vœu, elle promit à la reine des anges que je lui consacrerais ma virginité si j'échappais à la mort.» Et plus tard, lorsque Atala eut seize ans, sa mère lui dit avant de mourir: «Songe que je me suis engagée pour toi, et que, si tu ne tiens pas ma promesse, ce sera moins toi qui seras punie que ta mère, dont tu plongeras l'âme dans les tourments éternels.» Et Atala s'est donc empoisonnée, craignant de manquer à son vœu et, par là, de damner sa mère. Le Père Aubry lui apprend qu'elle pouvait être relevée de son vœu: mais il n'est plus temps; elle va mourir. Le Père Aubry la console, et calme le désespoir de Chactas par de magnifiques discours. Elle meurt; vous connaissez le récit de ses funérailles.

Voilà l'histoire. Elle devait trouver place, vous vous le rappelez, dans la quatrième partie du Génie du christianisme. Mais, à vrai dire, elle ne serait pas autrement chrétienne sans les discours du Père Aubry. Le christianisme d'Atala n'est qu'une sorte de fétichisme. Si les deux amants ne rencontraient pas le vieux missionnaire, si Atala cédait pendant l'orage, et si elle mourait ensuite dans la forêt (désespérée et ravie d'avoir manqué à son vœu), l'histoire d'Atala pourrait finir comme celle de Manon Lescaut. (Oh! cette mort et cet enterrement de Manon, rappelez-vous! La sublime chose! et sans l'ombre d'effort! «Je la perdis, je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expirait. Je demeurai deux jours et deux nuits avec la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon... J'ouvris une large fosse, j'y plaçai l'idole de mon cœur... Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais.»)

Chateaubriand dit qu'Atala «sort de toutes les routes connues». Il faut s'entendre. L'histoire d'Atala n'est peut-être pas, en soi, une merveille d'invention. Dans les ennuyeux Incas de Marmontel, aux chapitres XXVII et XXVIII, l'Espagnol Alonzo s'éprend de Cora, l'une des vierges sacrées qui vivent dans le temple du soleil. Et Cora aime aussi Alonzo. Alonzo enlève Cora à la faveur du désordre que répand dans le temple l'éruption du volcan de Quito. Les deux jeunes gens fuient ensemble, comme Chactas et Atala. Ils mangent des choses très exotiques, «le doux savinte, la palta, la moelle du coco». Lorsque Cora s'est donnée, elle est dévorée de remords, car elle était, comme Atala, tenue par un vœu: «Délices de mon âme, mon cher Alonzo... un devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne... Voici le moment d'un éternel adieu... En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des vœux que j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice: mon crime retomberait sur eux et ils en porteraient la peine: telle est la rigueur de la loi.—Ô Dieu!—Tu frémis?» Alonzo la reconduit sagement dans l'asile des vierges. Il la retrouve un peu plus tard; elle est enceinte, elle va être condamnée à mort: mais il s'accuse lui-même, la défend et la sauve par l'éloquence de ses propos philosophiques et de ses invectives contre le fanatisme et l'intolérance.

Eh bien, l'histoire d'Atala aussi, comme tant d'histoires du dix-huitième siècle, pouvait simplement être un exemple des dangers du fanatisme ignorant. Vers la fin du récit, après qu'Atala a révélé son vœu, Chactas, serrant les poings et regardant le missionnaire d'un air menaçant, s'écrie: «La voilà donc, cette religion que vous m'avez tant vantée! Périsse le serment qui m'enlève Atala! Périsse le Dieu qui contrarie la nature! Homme! prêtre! qu'es-tu venu faire dans ces forêts?—Te sauver! dit le vieillard.» Et, à partir de là, l'histoire devient à peu près chrétienne, en dépit du furieux désespoir, déjà byronien, qui ressaisit un moment la jeune muscogulge. Mais enfin, sans le Père Aubry, Atala pourrait être, par l'esprit, un conte de Marmontel ou de Saint-Lambert. Et il est vrai qu'il y a le Père Aubry: mais, même avec le Père Aubry, on voit qu'après tout, si la religion console par des phrases harmonieuses Atala et Chactas, c'est elle qui a causé leurs malheurs et tué Atala.

Et l'on peut dire encore: On trouverait baroque la sympathie de Chateaubriand pour ces Peaux-Rouges aux profils de vieilles femmes (braves, mais si cruels et si vilainement tatoués); mais en réalité ces Peaux-Rouges ne nous apparaissent pas un seul moment comme des Peaux-Rouges. Atala, d'ailleurs, «pas plus que Chactas, n'a une physionomie une et reconnaissable. C'est un mélange d'impressions, d'observations déjà raffinées et de sentiments qui veulent être primitifs» (Sainte-Beuve). «Ils sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites et générales des Européens du dix-neuvième siècle» (Vinet). Sans compter une «couleur locale vraiment trop faite exprès». Oui, Sainte-Beuve a raison, Vinet a raison; je dirai même: quand on lit les critiques du sec et spirituel abbé Morellet, on trouve que, les trois quarts du temps, l'abbé Morellet a raison. Seulement...

Seulement, écoutez ceci:

Tout à coup, j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe et une femme, à demi voilée, vint s'asseoir à mes côtés... Je crus que c'était la vierge des dernières amours, cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui, pourtant, ne venait pas de la crainte du bûcher: «Vierge, vous êtes digne des premières amours, et vous n'êtes pas faite pour les dernières... Comment mêler la mort et la vie? Vous me feriez trop regretter le jour...» La jeune fille me dit alors: «Je ne suis point la vierge des dernières amours. Es-tu chrétien?» Je répondis que je n'avais point trahi les génies de ma cabane. À ces mots, l'Indienne eut un mouvement involontaire. Elle me dit: «Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère m'a faite chrétienne; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux bracelets d'or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé.» En prononçant ces mots, Atala se lève et s'éloigne.

Plus loin: