Atala était précédée d'une préface importante. L'auteur n'y semble pas ignorer son originalité. Il dit:

Je ne sais si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui présente une nature tout à fait étrangère à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans Atala. C'est une sorte de poème, moitié descriptif, moitié dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion. J'ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques (?); il est divisé en prologue, récit et épilogue, etc.

Par «poème», il entend sans doute un ouvrage où tout est subordonné à l'impression de beauté. Il ajoute, ce qui est neuf et vient à propos après les fades déluges de larmes et l'horrible sensibilité du dix-huitième siècle:

Je dirai encore que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur, avancée, comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur et qui déchire le cœur bien autrement que l'Énéide... Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.

Cela est excellent; et cela s'applique si bien à toute l'œuvre de Chateaubriand lui-même, qui n'est guère touchante, mais qui est belle et surtout riche en prestiges.

Enfin, l'auteur n'a plus du tout confiance en Rousseau, et semble même lui avoir retiré sa sympathie: «Au reste, je ne suis point, comme M. Rousseau, un enthousiaste des sauvages» (il l'avait été); «et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où j'ai eu l'occasion de la voir... Avec ce mot de nature, on a tout perdu.» Ainsi Chateaubriand prépare habilement son rôle de défenseur du christianisme.

Sainte-Beuve, dans Chateaubriand et son groupe, consacre quatre leçons entières à Atala. Il la rapproche de Paul et Virginie; il la rapproche de Théocrite. Il compare les manières de Jean-Jacques, de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine; il compare les funérailles d'Atala et celles de Manon Lescaut. Il critique la critique de l'abbé Morellet, etc... Bref, il ne nous laisse pas grand'chose à dire... Mais qu'importe, s'il nous laisse quelque chose à sentir?

Rappelons d'abord la fable, cela est nécessaire.

Le récit est fait à René par le vieux Chactas des Natchez. Chactas raconte la grande aventure de sa jeunesse quand il ne comptait encore que «dix-sept chutes de feuilles». Son père, le guerrier Outalissi, de la nation des Natchez, alliée aux Espagnols, l'a emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Outalissi étant mort dans le combat, un vieil Espagnol, Lopez, de la ville de Saint-Augustin, adopte le jeune Chactas et essaye de l'initier à la vie civilisée. Mais, au bout de «trente lunes», Chactas s'ennuie et ne peut plus rester. Un matin il remet ses habits de sauvage et déclare à Lopez qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'égare dans les bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles: il confesse hardiment son origine et sa nation: «Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges.» Le chef, nommé Simaghan, lui dit: «Réjouis-toi; tu seras brûlé au grand village.»

Une nuit que Chactas est assis près du «feu de la guerre» avec le chasseur commis à sa garde, une jeune femme à demi voilée vient s'asseoir à ses côtés. C'est Atala, fille de Simaghan.