(Entre temps, la pauvre douce petite sauvagesse Céluta reçoit de René une lettre où il lui explique sans nécessité son affreux caractère, et que nous retrouverons.)

Naturellement, la fatalité veut que René revienne le jour même du massacre et soit assassiné par Ondouré sur le seuil de sa hutte. Ondouré viole Céluta évanouie, et s'enfuit. Céluta se réveille et, dans les ténèbres, s'assied sur le cadavre de René. Mila et Outougamiz entrent dans la cabane et cherchent en tâtonnant le foyer. Outougamiz fait de la lumière:

Trois cris horribles s'échappent à la fois du sein de Céluta, de Mila et d'Outougamiz. La cabane inondée de sang, quelques meubles renversés par les dernières convulsions du cadavre, les animaux domestiques montés sur les sièges et sur les tables pour éviter la souillure de la terre; Céluta assise sur la poitrine de René, et portant les marques de deux crimes qui auraient fait rebrousser l'astre du jour; Mila, debout, les yeux à moitié sortis de leur orbite; Outougamiz le front sillonné comme par la foudre, voilà ce qui se présentait aux regards!

(Il faut bien dire que beaucoup de pages des Natchez sont de ce ton détestable.)

Tous les colons sont massacrés. Mais Outougamiz tue Ondouré d'un coup de hache. Céluta s'aperçoit qu'elle est enceinte des œuvres du monstre. Une nuit, les Natchez déterrent les os de leurs morts, les chargent sur leurs épaules et prennent la route du désert. Outougamiz meurt. Quelques jours après Céluta met au monde une fille qu'elle allaite sans la regarder. Heureusement cet enfant meurt: aussitôt Céluta et Mila se précipitent dans une cataracte, laissant aux soins du plus vieux sachem la petite Amélie, la fille de René.

Voilà, très en abrégé, l'action de cet étrange roman. L'auteur avait conçu, vous vous en souvenez, «l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature» qu'il jugeait, dans l'Essai, plus vertueux et plus heureux que l'homme civilisé. Mais on dirait que sa disposition d'âme a changé à mesure qu'il écrivait. Le personnage le plus scélérat du poème est un homme de la nature. Sauf quelques descriptions de fêtes, de moissons ou de chasses, ce poème est constamment atroce. Les bons sauvages, la douce et résignée Céluta, la vive petite Mila, Outougamiz le simple, l'excellent Chactas y sont malheureux à peu près sans interruption. C'est une suite de tableaux affreux... Je ne vous ai parlé ni de la mort du vieux chef supplicié par les Illinois, ni du vieil Adario étranglant son petit-fils pour qu'il ne soit pas esclave, ni d'Akantie, la maîtresse jalouse d'Ondouré, jetée par lui dans un marécage où pullulent les serpents venimeux, ni de tant d'autres horreurs. L'épouvante et la souffrance physique jouent un rôle accablant dans cette histoire (un peu comme dans l'atroce et naïve Chute d'un ange). Toujours le pire arrive. Tout le monde est torturé dans son cœur et dans sa chair. Et sans doute cet étalage d'horreurs mélodramatiques suppose un désir un peu enfantin d'étonner et de frapper: mais il suppose aussi chez l'auteur, à cette époque, un fond sincère d'imagination sombre et maladive. Avec les deux volumes de l'Essai sur les Révolutions, les deux volumes des Natchez forment la plus grande masse de pages désespérées par où un écrivain de génie ait jamais débuté. Peu à peu, cette mélancolie deviendra, en quelque façon, voluptueuse: mais on sentira toujours qu'à l'origine de l'œuvre écrite de Chateaubriand, il y a les années de Londres.


Environ deux ans après.—Chateaubriand a commencé (nous verrons comment) d'écrire le Génie du christianisme. Il a passé, le plus naturellement du monde, de «l'épopée de l'homme de la nature» à l'apologie de la religion chrétienne. Il est rentré en France. Il y a trouvé des amis que séduit sa personne et qui croient à son génie. Son Essai sur les Révolutions n'a pas eu de succès, mais a été lu de quelques-uns, de ceux qui comptent. On parle beaucoup de son futur grand ouvrage, dont Atala ainsi que René (chose inattendue) doivent faire partie. Une lettre au Mercure sur le livre de madame de Staël (De la littérature considérée dans ses rapports avec la morale) «le fait tout à coup sortir de l'ombre», comme il dit. Et enfin, soit parce que des épreuves d'Atala avaient été en effet dérobées, soit plutôt qu'il lui semble bon de préparer le public, par un récit d'une émotion voluptueuse, à goûter sa pieuse apologétique, il écrit le 31 mars 1801 au Journal des Débats et au Publiciste:

Citoyen, dans mon ouvrage sur le Génie du christianisme ou les Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne, il se trouve une section entière consacrée à la poétique du christianisme. Cette section se divise en trois parties: poésie, beaux-arts, littérature, sous le titre d'Harmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain... Cette partie est terminée par une anecdote extraite de mes voyages en Amérique et écrite sous les huttes mêmes des sauvages. Elle est intitulée Atala, etc. Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de la publier à part, avant mon grand ouvrage.

Atala parut en avril 1801, et Chateaubriand entra soudainement dans la gloire.