Et c'est, en effet, ce que comprendra, n'en doutez point, cette intéressante religieuse qui s'est donné le plaisir vraiment rare d'avouer sa passion criminelle sous le drap des morts, et que, depuis, René aperçoit à une petite fenêtre grillée, «assise dans une attitude pensive» et qui «rêve à l'aspect de l'Océan», telle une religieuse de Diderot ou de madame de Tencin. Et c'est elle qui, avant le départ de René, lui écrit, parlant de son couvent: «C'est ici la sainte montagne... C'est ici que la religion trompe doucement une âme sensible; aux plus violentes amours elle substitue une sorte de chasteté brûlante où l'amante et la vierge sont unies...; elle mêle divinement son calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d'un cœur qui cherche à se reposer et d'une vie qui se retire.» Ainsi écrit, merveilleusement, mais sans pudeur, cette religieuse qui, après tout, est une jeune fille.

Il est,—dirai-je amusant? et pourquoi non?—de penser que ces deux histoires de volupté, René et Atala, auraient été écrites, si on en croyait l'auteur, pour secourir et fortifier l'apologie du christianisme. Eh, mon Dieu! elles la secoururent en effet, puisqu'elles engagèrent les gens à lire le reste du livre.


Mais enfin, dans ces quarante pages de René, qu'est-ce donc qui constitue le chef-d'œuvre? Ce n'est pas l'épisode mélodramatique de la religieuse, et ce ne sont pas non plus les premières pages, plus anciennes, je persiste à le croire, et qui auraient aussi bien pu être écrites par Fontanes.

Non; mais, entre ces deux parties inégales, il y a une fort belle peinture des sentiments et des agitations d'un jeune homme qui est triste, mais qui veut l'être, et qui s'ennuie, mais qui s'y complaît, et qui voudrait tout et qui est dégoûté de tout, et qui ne s'en sait pas mauvais gré.

Son père mort, il songe un moment à «cacher sa vie» dans un monastère. Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus»; il va «s'asseoir sur les débris de Rome et de la Grèce». Il passe en Angleterre, puis au pays d'Ossian. On le retrouve en Italie, puis en Sicile, au sommet de l'Etna. Finalement, qu'a-t-il appris avec tant de fatigue? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Alors il invoque les bons sauvages, en disciple encore fidèle de Rousseau (et ce passage doit donc appartenir à la première rédaction de René): «Heureux sauvages! Oh! que ne puis-je jouir de la paix qui vous accompagne toujours! etc...» Ensuite, il s'avise de vivre retiré dans un faubourg; puis il croit que les bois lui seraient délicieux. Mais il est malheureux partout. «Hélas! je cherche un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, et si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur?» Il est «seul sur la terre». Une «langueur secrète» s'empare de lui. Il «ne s'aperçoit plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui.» «Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n'était nulle part et qui était partout (?), je résolus de quitter la vie.»

Tout cela, en somme, était connu, et très connu, au temps où Chateaubriand écrivait René. Il nous en avertit lui-même (Défense du Génie du christianisme): «C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables... Le roman de Werther a développé depuis ce genre de poison.» Qu'est-ce donc que René a ajouté à Werther? Rien du tout. Il y a certes beaucoup plus de substance dans Werther que dans René.

Seulement, il y a dans René trois pages environ d'une harmonie et d'une tristesse délicieuses. Il y a certains passages, certaines cantilènes qu'on peut se répéter indéfiniment, et où l'on trouve plus de volupté que dans les plus chantantes et les plus émouvantes phrases de Rousseau:

Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente, quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.

... J'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur.

... Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire: «Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues, que ton cœur demande.»

Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.

(Notez que les fameux «orages désirés», que l'on cite toujours, et qui semblent désigner les orages de la passion, ne signifient ici que le «vent de la mort». Heureuse impropriété!)