Mais avec tout cela, René, dans René, n'est encore qu'un rêveur mélancolique. Ses rêveries sont exactement celles de Lamartine dans l'Isolement, le Vallon et l'Automne. C'est dans les Natchez que le caractère de René s'approfondit et s'achève. Il y devient,—avec le Saint-Preux de Jean-Jacques et plus que Saint-Preux,—le type même du personnage romantique.
Son aventure sentimentale lui a semblé si extraordinaire qu'il s'est considéré comme marqué à jamais pour une destinée unique. Il lui a paru que l'amour d'Amélie exigeait qu'il fût somptueusement amer et désespéré jusqu'à la mort, et qu'en attendant, persuadé de la supériorité de l'homme de la nature sur l'homme de la société, il se fît simplement Peau-Rouge.
Là, il avait cru oublier: mais «le souvenir de ses chagrins, au lieu de s'affaiblir par le temps, semblait s'accroître.»
Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu'il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenait la cause invisible de tout: aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait aux êtres environnants: c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir et respirer sans mourir.
Et voilà certes un rôle déplorable, mais avantageux.
Quand René demande à Adario la main de Céluta qu'il n'aime point, «elle sentit qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.» Quel homme!
Et quand il a épousé Céluta:
Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la solitude: son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert, une femme et la liberté: il possédait tout cela et quelque chose gâtait cette possession... Il essaya de réaliser ses anciennes chimères: quelle femme était plus belle que Céluta? Il l'emmena au fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude; mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein au milieu des précipices, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.
Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui faisait à la fois son supplice et son génie: René troublait tout par sa présence: les passions sortaient de lui et n'y pouvaient rentrer; il pesait sur la terre qu'il foulait avec impatience et qui le portait à regret.
De plus en plus, quel homme!
Dans la deuxième partie des Natchez, René, dans la caverne des tombeaux, prononce des paroles d'où sont totalement absentes l'espérance et la foi, mais si belles que Mila lui dit: «Parle encore, c'est si triste et pourtant si doux, ce que tu dis là!»