Quelle nuit j'ai passée!... Je cherchais ce qui me fuit; je pressais le tronc des chênes; mes bras avaient besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon cœur: un degré de chaleur de plus, et j'animais des êtres insensibles. Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir une femme qui se jetait dans mes bras; elle me disait: viens échanger des feux avec moi, et perdre la vie! Mêlons des voluptés à la mort! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous!
Et surtout ceci:
... Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsqu'après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre! Oh! que ne me suis-je précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes! Je serais rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie.
Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve: qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brûlantes vous paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire: je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire.
Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré: ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et des loisirs, de la prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié.
(Ceci est à rapprocher d'un passage singulier des Mémoires (1re partie, livre VIII). Il vient de nous raconter que, ambassadeur à Londres, il a retrouvé, mariée et mère de deux grands garçons, cette Charlotte qu'il avait aimée à Bungay pendant l'exil. Et il termine, violemment, par ces mots inattendus: «Si j'avais serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge, c'eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre après m'avoir été offertes.» Et c'est bien là le tréfond de René: car, dans l'alinéa suivant, qui est fort obscur et où il n'y a que cette phrase de claire, il parle des «folles idées peintes dans le mystère de René», qui «l'obsédaient» et faisaient de lui «l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre».
Nous avons maintenant le mal de René tout entier, à tous ses degrés, avec ses contradictions apparentes et son aboutissement.
À l'origine, la tristesse vieille comme le monde; la tristesse de Job; celle qui fait dire à l'ecclésiaste que tout est vanité, que tout a été fait de poussière et retourne à la poussière; que celui qui augmente sa science augmente sa douleur; qu'il a trouvé plus amère que la mort la femme, dont le cœur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens; que les morts sont plus heureux que les vivants, et plus heureux que les uns et les autres, celui qui n'a pas encore existé et qui n'a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.
Puis, quelque chose qui ne se confond point avec la tristesse: l'ennui; c'est-à-dire le sentiment de l'inutilité de nos désirs à cause du néant de leur objet; donc, en même temps que l'impossibilité de ne pas désirer, le détachement anticipé de son désir, et, par suite, avec l'incapacité d'agir, l'inquiétude et à la fois le vide du cœur.
Cela est très vieux. Cela est notamment dans Sénèque (De tranquillitate animi). Pour échapper aux agitations et aux déceptions, Sérénus s'est jeté dans la retraite et dans la solitude. Il y retrouve l'inquiétude et l'ennui, (tædium, fastidium...) «cet ennui, ce mécontentement de soi-même, cette agitation d'une âme qui ne peut se reposer, la tristesse et l'impatience de son inaction..., la mélancolie, la langueur (mœror marcorque), et les mille fluctuations d'une âme indécise..., l'irritation d'une âme qui maudit le sort, se plaint du siècle, s'enfonce dans les coins, cuve sa peine, parce qu'elle s'ennuie et qu'elle est excédée d'elle-même.»
Enfin: «Quelques-uns ont pris le parti de mourir, en voyant qu'à force de changer, ils revenaient toujours aux mêmes objets, parce qu'ils n'avaient plus rien de nouveau à éprouver. Ainsi les a pris le dégoût de la vie et du monde, et alors leur échappe ce cri des voluptueux blasés: «Quoi! toujours la même chose!» Fastidio illis esse cœpit cita, et ipse mundus; et subit illud rabidorum deliciarum: quousque eadem?