Pascal aussi a fort bien parlé de ce mal. Quand même, dit-il, on se verrait à l'abri du malheur, «l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles, et de remplir tout de son venin... Ainsi l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennui, par l'état propre de sa complexion.»
Et Bossuet: «C'est la maladie de la nature... Ô Dieu, que le temps est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant!... L'ennui que sainte Thérèse a de la vie... La persécution de cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine...»
Et Fénelon: «Le monde me paraît une mauvaise comédie... Je me méprise encore plus que le monde; je mets tout au pis-aller, et c'est dans le fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la paix.»—«Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement... Je tiens à tout d'une certaine façon... mais d'une autre j'y tiens très peu... Si vous me demandez ce que je souffre, je ne saurais vous l'expliquer...»
Je pourrais continuer indéfiniment à cueillir pour vous ces fleurs d'ennui. Qu'y a-t-il donc de plus dans René?
Ceci surtout, que René a su faire, de la tristesse, de la mélancolie, de l'ennui, un plaisir d'orgueil et une volupté. Il l'avoue lui-même très volontiers et souvent: «C'est dans le bois de Combourg, dit-il au troisième livre des Mémoires, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité.»
La complaisance, et l'on peut bien dire la satisfaction avec lesquelles il nous décrit, il nous développe son mal dans tous ses livres montrent assez que c'est un mal orgueilleux. Et, en effet, toutes les nuances de ce mal, et à tous ses degrés, impliquent, chez celui qui l'éprouve, la conscience de sa supériorité et le goût de se considérer comme le centre du monde. L'ennui est le sentiment de la monotonie ou de la banalité des choses et de leur impuissance à nous contenter. La mélancolie vient souvent de ce que nous sentons notre vie inégale à nos rêves, ou la distance entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons. Dans les deux cas, nous pouvons croire que notre imagination et notre désir dépassent la réalité. Ou bien, dans l'instant même où nous goûtons le plaisir, nous le sentons éphémère, et, au milieu de la fuite de tout, nous désirons ce qui ne passerait pas. La mélancolie résulte aussi de l'incapacité de jouir par l'abus de l'analyse de soi. La mélancolie, le goût passionné de la solitude, vient encore de ce que nous nous percevons différents des autres hommes, par conséquent supérieurs à eux: la mélancolie est alors misanthropie; donc, encore et toujours, plaisir d'orgueil.
L'ennui, c'est la mort du désir, qui a été trop souvent trompé, ou qui ne peut plus s'attacher à des objets qu'il connaît trop et qui sont toujours les mêmes. La mélancolie, ce serait plutôt, à la fois, l'impossibilité de tuer le désir et l'impossibilité de croire qu'il puisse être contenté; c'est l'éternelle et inutile renaissance du désir en dépit des déceptions passées et des déceptions prévues; et c'est donc, dans la recherche involontaire du plaisir, l'orgueil d'en connaître le néant. Et, puisque la forme extrême du plaisir est la volupté, et que tout plaisir se rattache à cette forme extrême ou même en participe, la mélancolie est encore le souvenir de la mort associé à la volupté; soit que ce souvenir la rende plus vive (rappelez-vous le petit squelette d'ivoire des fêtes antiques), soit qu'il la rende plus déchirante et comme furieuse: et alors l'homme qui, dans son cœur, a subordonné l'univers à son plaisir, sachant que la mort guette sa volupté, voudrait que sa volupté elle-même donnât la mort: il le voudrait pour affirmer sa puissance; il voudrait, par une jalousie transcendante, que le moment où une femme lui a dû le bonheur ne fût suivi pour elle d'aucun autre moment. Ces sentiments sont troubles et difficiles à exprimer avec une clarté parfaite. Mais on sait la grande tristesse, et facilement exaspérée, qui est au fond de la volupté, surtout cause de l'impossibilité où elle est de s'assouvir jamais. Vous vous rappelez le mot de Lucrèce: «Du milieu même de la source des plaisirs surgit quelque chose d'amer.» Et vous connaissez aussi la parenté de l'amour et de la mort, et comment l'idée de celle-ci surexcite celui-là. Lorsque René veut poignarder Céluta «pour fixer le bonheur dans son sein et pour se punir de lui avoir donné ce bonheur»; lorsqu'Atala, soufflée par Chateaubriand, désire «que la divinité s'anéantisse, pourvu que, serrée dans les bras de Chactas, elle roule d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde», on sent assez ce que le désespoir de René et d'Atala contient d'orgueil délirant et, si j'ose dire, de remède impie à la souffrance.
Mais au reste ce n'est plus là de l'ennui ou de la mélancolie: c'est un état extrême de la sensibilité, et comme une fureur que Chateaubriand n'a certainement connue qu'en des heures d'exception. Peut-être même n'est-ce que de la littérature, c'est-à-dire la peinture d'une disposition d'âme imaginée plutôt qu'éprouvée. Et c'est aussi ce qu'il y a de plus proprement «romantique» dans le mal de René.
Quant aux autres formes de la tristesse, il y en a trois que Chateaubriand a réellement connues et profondément exprimées. D'abord l'amour de la solitude, afin de mieux jouir du spectacle de ses propres sensations, et qui se confond donc un peu avec le «narcissisme». Puis la misanthropie, celle du Jacques de Shakspeare, celle d'Hamlet çà et là, celle de l'Oreste de Racine, celle de Werther. Enfin, la mélancolie charmante, qui jouit mieux de l'éphémère parce qu'il est éphémère et à cause de la difficulté que nous avons à concevoir un plaisir éternel; la mélancolie qui consiste à trouver sa propre tristesse intéressante, touchante, la mélancolie qui nous fait faire plus d'attention à nos sensations agréables en nous les montrant plus fugitives et en y mêlant doucement, sans brutalité et sans une vision trop concrète, l'idée de la mort; la mélancolie que La Fontaine a si justement placée dans son énumération des voluptés: