Cela paraît assez vrai. Dans les plus grandes hardiesses de l'Essai, «s'il était philosophe par les opinions, il ne l'était point par les conclusions» (Sainte-Beuve). Il niait le progrès, ce dogme capital des philosophes. Il avait pour les encyclopédistes les sentiments de Rousseau. Il inclinait vers une espèce de christianisme social. Les protestants lui inspiraient peu de sympathie. Il terminait ainsi un chapitre sur la Réforme: «Pourquoi cet abominable spectacle? Parce qu'un moine s'avisa de trouver mauvais que le pape n'eût pas donné à son ordre, plutôt qu'à un autre, la commission de vendre des indulgences en Allemagne». (2e part., chap. XL.) Il disait, à propos d'Épiménide: «Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices et versa le baume de la religion dans le secret des cœurs. Il ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe qui ne saurait essuyer une larme.» Il n'était, en tout cas, qu'un impie intermittent. Et sa sensibilité était restée chrétienne. Cette sensibilité régnait partout dans Atala, René, les Natchez, et aussi la croyance à l'utilité sociale du christianisme. Rappelez-vous les personnages du Père Aubry et du Père Souël. Non, non, Chateaubriand, pour entreprendre une apologie de la religion,—du moins le genre d'apologie qu'il entreprit,—n'avait pas à revenir de très loin.

Enfin, il était naturel (comme le fait remarquer M. Victor Giraud), que les émigrés, et même les plus touchés de l'esprit du dix-huitième siècle, revinssent à la foi chrétienne, ou pour le moins au respect de la foi, par horreur soit de la philosophie, soit de l'impiété des plus grands criminels de la Révolution. Il ne leur paraissait pas ragoûtant de continuer à penser comme ces gens-là. Les doctrines étaient jugées par leurs fruits. Puis, en poursuivant d'une haine pareille les nobles et les prêtres, la Révolution avait créé entre eux une solidarité que les plus corrompus même de l'ancien régime acceptaient par point d'honneur. Madame de Duras dit très bien (dans une note de son roman d'Édouard, 1825), après avoir indiqué la corruption de la fin du dix-huitième siècle: «Une seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale...: c'était l'honneur. Il a été pour nous la planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est l'honneur qui a ramené aux idées religieuses.» Or l'honneur fut éminemment la vertu de Chateaubriand, et fut peut-être sa seule vertu.

Ajoutez que, chez beaucoup d'incroyants provisoires, l'excès du malheur, le besoin d'un recours, durent réveiller les impressions religieuses de leur enfance. Lorsque Chateaubriand apprit la mort de sa mère, il revit ses années de Combourg et du collège de Dol,—et sa première communion qu'il raconte ainsi dans les Mémoires: «J'approchai de la Sainte Table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. Je sais parfaitement ce que c'est que la foi, par ce que je sentis alors. La présence réelle dans le Saint-Sacrement m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans... Je tremblais de respect...» (Il écrit cela trente ans après). En revenant du Canada, il avait chanté, à la vue des côtes de Bretagne, le cantique des marins à Notre-Dame du Bon Secours, etc... Toute son enfance, quand il lut la lettre de madame de Farcy, dut lui remonter au cœur.

Des milliers et des milliers de Français, en France ou dans l'exil, étaient dans les mêmes dispositions. Fontanes, qu'il connaissait déjà et qui avait été aussi incrédule que lui, était repris du désir de croire. En 1790 déjà, Fontanes écrivait à Joubert: «Ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout... J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal... que de vivre à la merci de mes opinions, ou sans principes, comme l'Assemblée nationale; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu.» (Cité par V. Giraud.) Joubert, que Chateaubriand allait connaître, et qui avait eu, lui aussi, sa période d'incroyance, écrivait: «La Révolution a chassé mon esprit du monde réel en le rendant trop horrible.» Et encore: «La religion est la poésie du cœur; elle a des enchantements utiles aux mœurs.» (Il écrivait cela après le Génie du christianisme, mais il le pensait depuis le commencement de la Révolution.) On sentait qu'il faut une religion, non seulement pour le peuple, mais pour tout le monde. Tout le monde, après la grande orgie d'impiété, de sottise, de cruauté et de destruction, portait en soi le Génie du christianisme, en attendant qu'un seul l'écrivît.

Et quelques-uns en écrivaient déjà des fragments. La Harpe, converti comme Chateaubriand, entreprenait une Apologie de la religion. Ballanche écrivait, en 1797, le livre Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts, que Chateaubriand n'a sans doute pas lu, mais où se trouve pourtant le titre même de son livre: «(À propos du Télémaque). Combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le génie du christianisme!» (Cité par V. Giraud.) Un certain Paul Didier faisait paraître en 1802 un livre intitulé Du retour à la religion. Rivarol, incrédule, mais clairvoyant, écrivait dans le Discours préliminaire de son Nouveau Dictionnaire de la langue française: «Il me faut, comme à l'univers, un Dieu qui me sauve du chaos et de l'anarchie de mes idées... Le vice radical de la philosophie, c'est de ne pas pouvoir parler au cœur. Or... le cœur est tout... Tout État, si j'ose le dire, est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel.» (Cité par V. Giraud.) Bonald, dans sa Théorie du pouvoir (1796), expliquait que le salut de la France était dans le retour aux principes monarchiques et surtout catholiques. Enfin, Joseph de Maistre avait publié, en 1796, ses profondes et magnifiques Considérations sur la France, que Chateaubriand avait lues (d'après V. Giraud). Or, Maistre annonce, à la fin du premier chapitre, une renaissance religieuse; et, au second chapitre, Chateaubriand put lire ceci: «L'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers... Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit, en général, un aussi grand mal qu'on le croit... Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences... les hautes conceptions... tiennent surtout à l'état de guerre... En un mot on dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.» Le jeune Chateaubriand dut se dire: ceci est écrit pour moi.

Étant donnés son éducation, son enfance chrétienne, sa sensibilité, le tour de son imagination, et qu'il était parmi les victimes de la Révolution et par conséquent de l'impiété révolutionnaire; que, même dans sa période d' «égarements» et de doute, il n'avait pas cessé d'être ému par les «beautés» de la religion; que, tout jeune, il avait eu la fureur d'écrire (douze heures par jour à l'occasion) et sur les grands sujets, et que jamais peut-être on ne vit jeune écrivain débuter par d'aussi énormes ouvrages; que, dans l'Essai et même dans les Natchez, la préoccupation religieuse est fréquente; qu'il voulait la gloire, et que c'est peut-être la seule chose qu'il ait voulue énergiquement; qu'il voulait jouer un grand rôle par la plume; qu'à cette époque la grande œuvre à écrire, le «livre à faire», c'était une apologie de la religion chrétienne, condition et commencement de la reconstruction sociale; que cela était «dans l'air»; que, Rivarol étant trop peu croyant et ayant trop d'esprit, Bonald manquant de charme, Maistre étant étranger et ayant un génie trop insolent, Chateaubriand était le seul qui pût écrire ce livre attendu, de telle façon qu'il fût à la fois splendide, populaire et efficace... il était presque nécessaire que Chateaubriand écrivît le Génie du christianisme.

Il l'écrivit donc. Il le commença dès les premiers jours de 1799 (d'après Biré) et fit imprimer une partie du premier volume chez les Dulau, «qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré».

(Chateaubriand nous dit dans les Mémoires que le simiesque abbé Delille entendit la lecture de quelques fragments de l'ouvrage. L'abbé lui-même, dans son poème de la Pitié, qu'il avait composé à Brunswick un peu auparavant, célébrait la pitié chrétienne, disait la charité des sœurs grises et de l'abbé Carron; et c'était déjà, au deuxième chant, comme une pâle petite esquisse des derniers chapitres du Génie du christianisme; tant tout le monde avait la même chose dans l'esprit!)

Cependant, Bonaparte était devenu premier consul. Beaucoup d'émigrés rentraient. Chateaubriand quitta Londres au printemps de 1900. Il emportait avec lui Atala, René et les premières feuilles imprimées du Génie du christianisme. Il n'avait pas vu Paris depuis neuf ans. Il rentra à pied par la barrière de l'Étoile et les Champs-Élysées. Paris avait l'air d'une ville en ruines semée de bastringues, un air sinistre et fou. Chateaubriand était d'ailleurs devenu Anglais de manières et, «jusqu'à un certain point, de pensée». Mais il retrouve Fontanes et rencontre Joubert. Et peu à peu il goûte la sociabilité française, «ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé». Il goûte le pittoresque moral et le pêle-mêle de cette société, qui commence pourtant à se réorganiser. Il partage cette ivresse de vivre dont tout le monde était saisi après de tels bouleversements. Il n'a pas le sou, il emprunte pour vivre, mais il déborde d'espérance. Il travaille avec une allègre fureur. Je ne pense pas qu'il ait beaucoup souffert, à ce moment-là, du mal de René.

On sait, dans le Paris de l'ancienne France et des rapatriés, qu'il compose son grand ouvrage. Il n'est point malhabile, oh non! À propos du livre de madame de Staël, De la littérature dans ses rapports avec la morale, il publie dans le Mercure de France une Lettre à M. de Fontanes où il montre que c'est au christianisme, non à la philosophie, que nous devons une plus grande connaissance des passions humaines. On lit dans le préambule de cette lettre: «... Je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de corriger. Ce que je vais donc vous dire... sera tiré en partie de ce livre futur.» Autrement dit, il raccroche au livre de madame de Staël une très élégante et très adroite réclame de son propre livre, et il signe—déjà—«l'auteur du Génie du christianisme». Cette lettre eut un très grand succès. «Cette boutade, dit-il dans les Mémoires, me fit tout à coup sortir de l'ombre.»