Mais le coup de maître, ce fut la publication d'Atala à part. Nous avons vu ce qu'Atala avait de nouveau et par où elle séduisit les imaginations. Mais surtout quelle victorieuse idée d'annoncer, par un fragment de cette espèce, par une histoire mélancolique et chastement sensuelle, pleine des images de la volupté et de la mort, une apologie de la religion! À coup sûr, cette apologie ne serait pas austère ni rebutante; l'auteur connaissait, autant que la poésie de la nature, la poésie des passions; son livre serait un trésor de suaves descriptions et d'émotions distinguées. Les femmes l'attendaient comme un roman.
C'est de la publication d'Atala (dit Chateaubriand dans les Mémoires) que date le bruit que j'ai fait dans le monde... Atala devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues représentant Chactas, le Père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur le théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion...
Il fut «enivré». «J'aimai la gloire comme une femme, comme un premier amour.» On se le disputa. Les femmes s'arrachèrent un mot de sa main, une «enveloppe suscrite par lui», que l'on «cachait avec rougeur, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure». «Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient, dit-il, les plus périlleuses.» Diable! Il fait alors la connaissance de madame Bacciochi, sœur de Bonaparte, et de Lucien. Une fois on le conduit chez madame Récamier. Il ne devait la revoir que vingt ans plus tard. «Le rideau, dit-il, se baissa subitement entre elle et moi.»
Surtout,—avec Fontanes et Joubert, avec Molé, Pasquier, Chênedollé, qui fréquentaient chez elle,—il connut madame de Beaumont, née Pauline de Montmorin. Il fut passionnément aimé d'elle, et assurément il l'aima. Si vous voulez parfaitement savoir qui était madame de Beaumont, lisez ou relisez le tendre chapitre qui la regarde dans le livre d'André Beaunier: Trois amies de Chateaubriand. Elle avait eu un père massacré à l'Abbaye, une mère et un frère guillotinés, une sœur morte en prison, puis une vie morne et décolorée... J'ai vu son portrait par madame Vigée-Lebrun. Elle n'était pas belle; elle avait, un peu, un museau de souris, mais des yeux admirables, de jolis bras, de la grâce, cette ardeur languissante que donne la phtisie, enfin ce qu'il fallait pour toucher. D'ailleurs une âme élevée et un grand courage.
Chateaubriand nous dit que le succès d'Atala l'avait déterminé à «recommencer» le Génie du christianisme dont il y avait déjà deux volumes imprimés. En le recommençant, il le «christianisa», je crois, le plus qu'il put. Madame de Beaumont lui offrit une chambre à la campagne, dans une maison qu'elle venait de louer à Savigny-sur-Orge. Il y passa six mois dans le voisinage de Joubert et de sa femme. C'est là qu'il remania et termina son livre, dans une fièvre joyeuse, attendrie par la présence d'une amie malade, mais à qui son mal laissait alors des trêves. «Madame de Beaumont, dit-il, avait la bonté de copier les citations que je lui indiquais.» Ainsi cette amoureuse aidait, selon ses forces, le défenseur de la foi. Apparemment c'est à elle que furent lues d'abord, à mesure qu'elles étaient écrites, les pages du texte définitif. Ces lectures ne durent pas être sans volupté pour elle et pour lui.
Comment l'apologiste de la religion se fût-il souvenu de sa femme?
L'apparition du livre était, depuis deux ans, annoncée, attendue, préparée; préparée par la rumeur des salons ressuscités, par la Lettre sur le livre de madame de Staël, par la sensuelle Atala, par les articles officiels de Fontanes, par les besoins religieux du public et son retour spontané à l'ancien culte («Ce qui demeurait d'églises entières se rouvrait», dit Chateaubriand lui-même en parlant de l'année 1801); préparée enfin, on peut le dire, par le premier consul en personne.
Quelle «réclame» pour un livre que le traité d'Amiens et le Concordat!
Le 18 avril 1802, jour de Pâques, un Te Deum solennel fut chanté à Notre-Dame pour célébrer en même temps la paix générale et le rétablissement du culte. «Le Concordat fut publié dans tous les quartiers de Paris avec grand appareil et par les principales autorités.» (Thiers.) Et le même jour le Génie du christianisme parut, et M. de Fontanes en rendait compte dans le Moniteur.
Je ne vois guère que l'Énéide qui ait rencontré des conditions analogues de publicité. La carrière littéraire du mélancolique René a été une incroyable «réussite». Autant que j'en puis juger, le Génie du christianisme a été le plus grand succès de toute l'histoire de notre littérature (même pour la vente, si on tient compte du temps, de la nature de l'ouvrage, de son volume et de son prix).