Chateaubriand put se considérer comme étant, avec Bonaparte, le restaurateur du culte. Il put dire: «Bonaparte et moi.» Et il n'y manqua pas.


Le livre qui eut une telle fortune était-il un chef-d'œuvre? Il le parut et il devait le paraître. Il avait des parties à la fois attendues et neuves.—Était-il une œuvre de foi? C'est ce que je voudrais examiner d'abord.

Je me suis dit pour commencer:

—Chateaubriand a été certainement incrédule entre vingt et trente ans. En 1798, il l'était parfois jusqu'au nihilisme. Là-dessus, il écrit le Génie du christianisme. Que s'était-il donc passé? Il n'avait pas eu de «nuit» à la Pascal; autrement il nous l'aurait raconté. Il avait été fortement ému en apprenant la mort de sa mère et ce que sa mère avait souffert par lui. Sa conversion avait été encore déterminée, ou hâtée, par le désir d'écrire le livre réparateur que tout le monde attendait. Que valait sa conversion? De quelle espèce était sa foi?

Il y a une vingtaine d'années, au temps des mystères de Maurice Bouchor et des cigognes de M. de Vogüé, on rencontrait fréquemment dans les livres, et même au théâtre, un sentiment que j'avais appelé «la piété sans la foi».—La piété sans la foi, disais-je, consiste à bien comprendre, à respecter et à goûter, pour la bienfaisance de leurs effets, pour la beauté de leur signification et aussi pour la grâce de leurs représentations plastiques, des dogmes auxquels on ne croit pas... Cette piété n'est pourtant ni un mensonge, ni une hypocrisie... On aime les vertus et les rêves qu'a suscités la foi dans des millions et des millions de têtes et de cœurs; on aime les innombrables inconnus qui, dans le passé profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus... On aime aussi la poésie, la douceur et tour à tour l'allégresse espérante et les lamentations des chants liturgiques; on les aime pour ce qu'ils ont d'éternellement vrai, l'humanité étant l'éternelle suppliante. On aime enfin, (dans un mystère comme celui de la Nativité), sous le sens littéral le sens symbolique. Il n'est certes pas besoin de croire à un dogme révélé pour être profondément sincère en appelant un Sauveur. Depuis dix-neuf siècles on chante tous les ans: «Venez, divin Messie», comme si le Messie n'était pas venu encore. S'il est un cri que tout le monde, croyants et incroyants, peut pousser du fond du cœur, c'est apparemment celui-là. Quand la race humaine disparaîtra, ce sera encore en appelant au secours, et peut-être en essayant de rêver que le secours lui est venu.

Voilà des sentiments que certes Chateaubriand n'eût pas reniés, et que même il nous a peut-être aidés à avoir; mais il semble pourtant qu'il y ait eu dans son cas un peu plus que la piété sans la foi, alors que la foi venait d'avoir ses martyrs, que l'Église était teinte de son propre sang, et que l'imagination était remuée par tout ce tragique. «J'ai pleuré, j'ai cru», il faut tenir grand compte de cette déclaration. Chateaubriand a donc la foi. Quelle foi? L'affirmation du dogme par persuasion de sa nécessité sociale, avec un sincère attendrissement, et avec un ardent désir que le dogme soit vrai? Oui, quelque chose comme cela. Mais il est clair que ce n'est pas la foi d'un chrétien sérieux, celle qui tient tout l'homme, même quand il pèche; qui est toujours présente à son esprit, qui est l'essentiel de sa vie, qui façonne à chaque instant ses sentiments et sa conduite. Il y a visiblement plus de foi dans n'importe quelle page des Pensées de Pascal que dans tout le Génie du christianisme. La foi de Chateaubriand, affirmation de politique, émotion de poète, désir et illusion de croire, ne le gêne ni ne le dirige; ne l'empêche ni d'écrire la sensuelle Atala, ni de choisir la maison de sa maîtresse pour y achever son apologie de la vraie religion. Il est d'ailleurs remarquable que, jusqu'à la fin de sa vie et dans le temps même de ses plus beaux gestes de chevalier de la foi, Chateaubriand ait toujours eu des phrases qui supposaient un quasi nihilisme. Boutades élégantes, boutades vaniteuses qu'un vrai chrétien ne se permettrait pas.

Je sais bien qu'on peut croire sans une «pratique» complète. Mais enfin, chez les hommes comme Chateaubriand, le signe le plus sûr de la foi totale, c'est encore la pratique. Une curiosité, assurément innocente et même louable, m'a fait demander à M. Victor Giraud si, depuis le Génie du christianisme, Chateaubriand communiait. M. Victor Giraud m'a répondu: «Voici mon impression. Je serais étonné que Chateaubriand n'eût pas fait ses Pâques en 1799, après la conversion; je serais étonné qu'il les eût faites de 1801 jusqu'à une époque assez difficile à déterminer, mais assez lointaine; et je crois qu'il les faisait régulièrement dans les dernières années de sa vie. Si cette impression est fondée, vous avouerai-je qu'elle ne m'empêche pas de croire à la sincérité religieuse de Chateaubriand? 1° Video meliora... et 2° les trois quarts des écrivains sont beaucoup plus sincères en écrivant qu'en vivant.» Cela me semble parfaitement juste.

Mais, avec tout cela, la foi de Chateaubriand ne me satisfaisait pas. Elle me paraissait petite et fragile. Alors j'ai consulté un théologien; et j'ai vu que l'Église était moins difficile que moi; et j'ai admiré sa connaissance de l'homme et sa très sagace indulgence.

Le théologien m'a répondu: