De la première partie, je vous ai donné quelque idée en recherchant le degré de foi du brillant apologiste. Les chapitres les plus agréables sont sans doute ceux qui «prouvent l'existence de Dieu par les merveilles de la nature». Cela rappelle la première moitié du Traité de l'existence de Dieu de Fénélon, et c'est, à la fois, moins probant encore et infiniment plus riche de couleurs. Cela fait songer aussi aux Harmonies de Saint-Pierre. Mais jamais personne n'avait décrit la nature avec cet éclat et cet imprévu d'images. C'est probablement cela, avec René, qui séduisit le plus.
La deuxième partie (Poétique du christianisme) est peut-être la plus intéressante. Voulant prouver la vérité de la religion par sa beauté, l'auteur essaye d'y montrer que le christianisme est plus favorable à la poésie et à l'art que le paganisme. Au début de ce chapitre, quelques traces de l'ancienne critique scolaire, comme cette assertion qu'il est moins difficile de faire les cinq actes d'Œdipe roi que de créer les vingt-quatre livres d'une Iliade, et que «Sophocle et Euripide étaient sans doute de beaux génies, mais au-dessous d'Homère et de Virgile».
Il a ensuite la hardiesse, et peut-être l'imprudence, de comparer, deux par deux, les œuvres et les personnages de la littérature antique et de la moderne: Ulysse et Pénélope d'Homère, Adam et Ève de Milton; le Priam de l'Iliade et le Lusignan de Zaire; Andromaque, ou la mère, de l'Iliade, et Gusman, ou le fils, d'Alzire, etc. L'antiquité, dans ces comparaisons, me semble avoir trop d'avantages. Il rapproche Didon et la Phèdre de Racine, cette «chrétienne réprouvée» et préfère celle-ci, et il a sans doute raison; puis il compare Polyphème et Galatée à Paul et Virginie, et donne la palme au couple de Bernardin de Saint-Pierre; et certes nous le voulons bien. Mais, d'autre part, il fait un parallèle entre Virgile et Racine, et visiblement préfère Virgile. Alors?
Partout il démontre et répète que la morale du christianisme est supérieure, mais ici il ne s'agit pas de morale, il s'agit de beauté. Il dit aussi (et cela est plus important pour la poésie et l'art) que le christianisme, «en se mêlant aux affections de l'âme, a multiplié les ressorts dramatiques»; que la religion chrétienne «connaît mieux les mystères du cœur humain» et qu'elle est «un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du vice». Cela reste d'ailleurs assez superficiel, et il ne paraît pas que Chateaubriand ait quelque part défini un peu profondément en quoi le christianisme a compliqué et enrichi la conscience et la vie intérieure. Mais, encore une fois, il s'agit de beauté (du moins on nous l'avait dit); et, sur ce point, il s'en faut que l'auteur établisse la supériorité de la poésie moderne, arrêtée à la fin du dix-huitième siècle.
Il affirme ensuite que «les anciens n'avaient point de poésie proprement descriptive», parce que «la mythologie rapetissait la nature». (Mais c'est plutôt que les anciens ne décrivaient pas pour décrire, ne décrivaient pas sans raison.) Puis il entreprend de démontrer que, dans ce qu'on appelle le «merveilleux», la religion chrétienne le dispute en beauté à la mythologie même. Et ce sont alors les comparaisons les plus vaines entre les faunes ou les naïades et les anges ou les saints; entre le Zeus d'Homère et le Dieu de Racine; le songe d'Énée et le songe d'Athalie; le Tartare et l'Enfer, etc. Il s'excite beaucoup sur les anges (dont il abusera pour son compte): ange de la solitude, du matin, de la nuit, du silence, du mystère, des mers, des tempêtes, du temps, de la mort, des saintes amours, des rêveries du cœur. (Pan, Silène, Galatée sont plus vivants.) Il me paraît avoir un faible étrange pour le Paradis perdu de Milton. À la Vénus qui se montre à Énée dans les bois de Carthage («Elle avait l'air et le visage d'une vierge, et elle était armée à la manière d'une fille de Sparte»), il préfère le séraphin Raphaël qui va visiter Adam et qui, «pour ombrager ses formes divines, porte six ailes».—«Ici, dit-il, Raphaël est plus beau que Vénus.» Avec ses trois paires d'ailes? Eh bien, non, non! et il le sait bien.
Il préfère le merveilleux glacial de Milton au merveilleux d'Homère, qui est du moins amusant et bonhomme. Il doute de la vérité du précepte de Boileau:
De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont point susceptibles,
qui est pourtant le bon sens même. Car on ne voit pas quels «ornements égayés» pourraient recevoir le mystère de la Trinité ou celui de la Rédemption. Et ce qu'il y aura d'agréable dans ce «merveilleux» chrétien, ce sera toujours quelque chose d'analogue au «merveilleux» païen; ce sera Eloa, la jeune ange romanesque, ou ce beau jeune homme mélancolique et fatal, le Satan de Vigny.
Il montre alors ce que le christianisme a dû ajouter de beauté à notre littérature classique. Il était socialement utile de relever et de remettre au premier rang les écrivains du siècle de Louis XIV, «qui, dit-il, ne s'élevèrent à une si haute perfection que parce qu'ils furent religieux». Il parle fort bien de Pascal, de La Bruyère, de Bossuet, des orateurs chrétiens. En somme, dans cette deuxième et troisième parties, sans être, je crois, aussi profondément original que l'explique Faguet, il élargit et élève la critique littéraire par cela seul qu'il y introduit une vue générale, qui est une vue passionnée, et qui est une vue historique. Il l'a fait en même temps que d'autres: car il était naturel que la peur ou simplement le dégoût de la Révolution amenât une réaction contre les écrivains qui semblaient l'avoir préparée, et par conséquent, en faveur des écrivains du siècle précédent et en faveur de toute la littérature chrétienne; et déjà l'instinct de conservation avait rendu l'abbé Geoffroy, par exemple, fort clairvoyant et lui avait donné des vues d'historien. La poésie des cloîtres, des cimetières, des cérémonies chrétiennes (à l'imitation de Thomas Gray, par exemple), n'était pas non plus inconnue. Mais Chateaubriand avait pour lui son génie et la magie de sa phrase; et on ne fit attention qu'à lui.