Une remarque utile: lorsque Chateaubriand préfère le merveilleux chrétien au merveilleux païen, lorsqu'il met au-dessus d'Homère et de Virgile, à quelques égards, Milton et Le Tasse et, au-dessus des anciens, les écrivains du dix-septième siècle, il aurait contre lui ces écrivains eux-mêmes, qui sont pourtant de bien autres chrétiens que lui, et qui, justement à cause de cela, n'auraient jamais eu l'idée de démontrer la vérité de la religion chrétienne par la beauté de ses productions littéraires.

L'auteur développe alors l'influence du christianisme dans la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture, et parle bien, et l'un des premiers, des églises gothiques et (plus loin) encore mieux des ruines, préparant ainsi des thèmes à la poésie romantique. Enfin, dans la quatrième partie, consacrée au «culte», il étudie les cloches, les chants, la messe, la Fête-Dieu, les Rogations, les prières pour les morts; puis le clergé, surtout régulier, et les moines de tous les pays du monde, les missions, les ordres militaires de chevalerie, et les «services rendus à la société par le clergé et la religion chrétienne en général». Et chacun des cinquante-quatre chapitres qui composent cette partie ayant la même conclusion: «Mon Dieu, que c'est beau!» cela est d'une monotonie un peu accablante.

Enfin, comme il avait terminé l'Essai sur les Révolutions en recherchant «quelle religion remplacerait le christianisme», il conclut ici par ce chapitre: «Quel serait aujourd'hui l'état de la société si le christianisme n'eût point paru sur la terre?» Et le second chapitre me paraît aussi fragile que le premier.


Messieurs, je ne peux pas vous le taire, ce livre, qui est une grande date, qui a coïncidé et concordé avec un grand événement historique, ce livre du Magicien, de l'Enchanteur, j'ai bien peur qu'il ne soit devenu un peu ennuyeux. J'en avais lu des morceaux, il y a quarante-quatre ans, je m'en souviens, avec une admiration docile. Je ne l'avais pas rouvert depuis (car on ne peut pas lire une bibliothèque tous les matins, et c'est pour cela que nos impressions sur les livres d'autrefois ou sont trop anciennes ou sont trop récentes, et que la critique est si souvent caduque). Or, en lisant ou relisant le Génie du christianisme, j'ai eu quelque peine à aller jusqu'au bout. Cela, sans doute, parce que son contenu a été mille fois ressassé dans des ouvrages venus après lui. Ce qu'il a inspiré, et qui avait été neuf, est devenu banal. Il a souffert de sa gloire même.

La poésie du christianisme, c'est surtout le mysticisme, et il n'y a pas pour un sou de mysticisme dans ce livre. Mais, si le Génie du christianisme n'est pas très profondément chrétien, cela n'empêche pas qu'il fut bienfaisant. Évidemment, les églises se seraient rouvertes sans Chateaubriand. Elles n'avaient été fermées, en réalité, que trois, quatre, cinq ans, selon les régions. Et, quand elles se rouvrirent, combien de paysans avaient lu le livre de Chateaubriand? Mais il contribua fort à rendre la religion littérairement sympathique. C'est beaucoup... Il donna la formule d'une sorte de foi sentimentale, esthétique et sociale, oh! mon Dieu, qui est la foi tout de même, nous l'avons vu, et qui, répandue, peut faire durer indéfiniment la religion chrétienne et ses bienfaits. Combien de chrétiens croient «explicitement» et avec une exactitude théologique? Bien peu, et cela ne fait rien du tout, puisqu'au surplus eux-mêmes n'en savent rien. Chateaubriand a écrit un livre imposé par les circonstances, un livre nécessaire, inévitable, et que Jean-Jacques Rousseau, dégoûté du protestantisme dans la dernière partie de sa vie, repris par le catholicisme vague et tendre de madame de Warens, épouvanté et dégoûté par la Terreur, eût pu—qui sait?—écrire à sa façon. (Il n'y faudrait que reculer un peu sa naissance et sa mort, ce qui n'est pas une affaire.) Mais enfin, ce livre, c'est Chateaubriand qui a eu la chance de l'écrire. Il a à peu près inventé le langage religieux laïque. Et son livre a commencé, sinon engendré une série.

On peut dire qu'il n'y avait pas eu de littérature catholique au dix-huitième siècle; du moins elle avait eu si peu d'éclat! Mais la littérature catholique du dix-neuvième fut féconde et brillante; et Lamennais lui-même, mais surtout Lacordaire, Montalembert, Gerbet, Perreyve procèdent, en grande partie, du Génie du christianisme. Je sais bien que le catholicisme de salon, qui est une si odieuse chose, en procède aussi; je sais que le Génie du christianisme a introduit jusque dans la chaire chrétienne le ton romantique, le ton dégagé, le ton artiste, et d'autres mauvais tons: mais tout cela est noyé dans le grand et durable bienfait du livre.

Chateaubriand fut lui-même prisonnier du Génie du christianisme. Prisonnier avantageux, mais prisonnier. Ce livre lui imposa, pour toute sa vie, une attitude de défenseur de la foi et de restaurateur des autels, qui convenait aussi peu que possible à sa vraie et secrète nature d'individualiste forcené, de libre amoureux et, en somme, d'anarchiste. Le Génie du christianisme commanda toute son œuvre littéraire, et, pour commencer, le força de composer laborieusement quoi? Une épopée,—une épopée en prose, et une épopée chrétienne: les Martyrs.

SIXIÈME CONFÉRENCE

LES MARTYRS