Le Génie du christianisme eut donc un très grand succès. Si nous ne le savions pas par ailleurs, l'auteur des Mémoires d'outre-tombe ne nous le laisserait pas ignorer (deuxième partie, livre Ier): «Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du christianisme; les fidèles se crurent sauvés.»—«Un épisode du Génie du christianisme (René) a déterminé un des caractères de la littérature moderne: mais au surplus, si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il était possible de le détruire, je le détruirais.»—«La littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits sur la cité.»—«Les chapitres où je traite de l'influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre... renferment le germe de la critique nouvelle.»—«L'action du Génie du christianisme sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d'une religion qu'on prétendait au tombeau... S'il y avait dans l'ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine... L'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire.»—«Le heurt que le Génie du christianisme donna aux esprits fit sortir le dix-huitième siècle de l'ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie...» Etc., etc. (Ce qui ne l'empêche pas, ensuite, de faire le dégoûté, l'homme revenu de toutes choses.)
Il peut y avoir du vrai dans ces vantardises: mais je trouve misérable de parler ainsi de soi-même.
Quelques années après la publication du livre, Senancour (qui n'était pas pressé et qui peut-être n'avait pas eu de quoi l'acheter au premier moment) fit une critique sérieuse et courtoise du Génie du christianisme. Senancour, vous vous en souvenez, dans ses Rêveries et dans Obermann, avait profondément défini ce mal de René que Chateaubriand décrivait avec un éclat superficiel. Senancour, parti comme Chateaubriand de l'incrédulité du dix-huitième siècle, continua à chercher tout seul, et parvint à un spiritualisme ardent, un peu mystique, à une sorte de théosophie. Il combattit de la façon la plus consciencieuse et la plus forte la fragile apologétique du Génie du christianisme. Mais, quoiqu'il eût raison, il avait tort, et Chateaubriand avait littérairement et socialement raison.
Aussi je ne vous reparle ici de Senancour que pour mon plaisir et parce qu'il est un excellent représentant de ces génies obscurs, qui n'ont pas eu de chance de leur vivant, et qui, parfois, furent plus réellement intelligents que ceux qui ont trop réussi. Il est clair qu'il y a, dans ses livres, plus d'idées, et plus amies de notre esprit, plus de sentiments, et plus nuancés, et plus de nourriture intellectuelle que dans Chateaubriand. Mais on ne le sait guère. Seul, un petit groupe en fut informé vers 1840; et c'est très bien ainsi.
L'auteur du Génie du christianisme cueille et savoure sa gloire. Les châteaux remeublés se le disputent. Il voit madame de Vintimille, madame de Fezensac, madame de Custine aux longs cheveux, la duchesse de Châtillon, madame Lindsay, Julie Talma, madame de Clermont-Tonnerre. «Ma réputation, dit-il, me rendait la vie légère.» Il connaissait, un peu, le Canada: mais, de la France, il ne connaissait guère que la Bretagne. Alors il fait un petit voyage triomphal en France, par Lyon, Avignon, Marseille, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Blaye, Rochefort et Nantes.
À son retour, invité à une fête chez Lucien, il y rencontra le premier consul. «J'étais dans la galerie lorsque Napoléon entra: il me frappa agréablement. Je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau, son œil admirable, surtout par la façon dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d'affecté. Le Génie du christianisme, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid: il n'eût pas été ce qu'il était, si la Muse n'eût été là.»
À la suite de cette rencontre, Bonaparte nomma Chateaubriand premier secrétaire de l'ambassade de Rome, auprès du cardinal Fesch («Bonaparte, dit Chateaubriand à ce propos, était un grand découvreur d'hommes».) Chateaubriand accepta, surtout, dit-il, à cause de madame de Beaumont: «La fille de M. de Montmorin se mourait: le climat de l'Italie lui serait, disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes; je me sacrifiai à l'espoir de la sauver.» Il eut peut-être d'autres raisons encore. Il arriva à Rome le 27 juin 1803, et s'entendit mal avec le cardinal Fesch (qui, d'ailleurs, était un fort mauvais homme). C'est que, explique-t-il, «je ne vaux rien du tout en seconde ligne».
Madame de Beaumont arriva à Rome le 17 septembre. Il la soigna de son mieux. Elle mourut le 4 novembre. À propos de la dernière veille, il dit naïvement: «Une idée déplorable vint me bouleverser: je m'aperçus que madame de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement véritable que j'avais pour elle; elle ne cessait d'en marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller pour me débarrasser d'elle.»
Pauvre petite femme! Madame de Beaumont ne se trompait peut-être pas complètement. Chateaubriand non plus, qui certainement aima cette amie à son lit de mort. Il lui fit faire, à Saint-Louis-des-Français, un tombeau qui coûta 9.000 francs, et pour lequel il s'endetta. Un peu auparavant, pour soigner madame de Beaumont, il avait voulu emprunter de l'argent à sa nouvelle amie madame de Custine, qui refusa, ne voyant dans madame de Beaumont qu'une rivale. Il en fut très étonné. Oh! c'était, comme dit Joubert, un «bon garçon».
À sa dernière heure, madame de Beaumont l'avait «engagé à vivre auprès de madame de Chateaubriand». Il l'avait revue deux fois: à Paris en revenant de Londres: puis en Bretagne, pendant vingt-quatre heures, après son tour de France. Sans doute il lui avait fait comprendre qu'il la rendrait malheureuse sans le vouloir; que d'ailleurs le restaurateur du culte avait des privilèges, et que, d'ailleurs, après dix ans de séparation, ce n'était vraiment plus la peine. Enfin, sur le suprême conseil de sa maîtresse, il reprit sa femme. Madame de Beaumont avait-elle su ce qu'elle faisait? Madame de Chateaubriand admirait fort son mari, mais sans l'avoir lu (c'est lui qui nous l'apprend). Elle était profondément pieuse auprès de ce chrétien d'attitude. Elle était très peu bourbonienne et grande admiratrice de Bonaparte. Elle avait beaucoup d'esprit, beaucoup de clairvoyance, et le don de l'ironie. La cohabitation avec sa femme dut être, pour Chateaubriand, hérissée de continuelles aiguilles. Elle n'avait qu'à être elle-même pour l'exaspérer; et d'avance il lui ôtait tout remords.