Nommé par Bonaparte ministre dans le Valais, il vint d'abord à Paris, et c'est là que sa femme vint le rejoindre. Le 21 mars 1804, raconte-t-il, se promenant dans Paris, il entendit crier la nouvelle officielle du «jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes» qui condamnait à la peine de mort le duc d'Enghien. Rentré chez lui, il «s'assit devant une table et se mit à écrire sa démission de ministre du Valais». C'était fort bien, et ce n'était pas sans danger. Je n'ai jamais dit qu'il n'eût point l'âme haute ou manquât de courage.
(Il faut dire que, d'après M. Albert Cassagne, qui apporte ses preuves, Chateaubriand ne tenait pas du tout à aller s'enterrer à Sion, qu'il appelle «un trou horrible». L'exécution du duc d'Enghien lui aurait simplement fourni une occasion de démissionner avec éclat. Mais, quand nous savons qu'une action a eu de beaux mobiles, n'allons pas plus loin et gardons-nous d'y chercher encore d'autres mobiles moins reluisants, car on les trouve toujours.)
Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, qu'en fût-il résulté pour Chateaubriand? Lui-même répond dans les Mémoires (trente-quatre ans après): «Ma carrière littéraire était finie; entré de plein saut dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais pu par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l'Empereur; moi, j'y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelque idée de liberté et de modération dans la tête du grand homme; mais ma vie, rangée parmi celles qu'on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en fait le caractère et l'honneur: la pauvreté, le combat et l'indépendance.»
Il n'avait jamais été bourbonien que par point d'honneur; il était l'intime ami de Fontanes et lié avec l'une des sœurs de Bonaparte. Il admirait le premier consul et l'avait signifié dans la préface d'Atala. («On sait ce qu'est devenue la France, jusqu'au moment où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle envoie en signe de réconciliation, lorsqu'elle est lassée de punir.») Il pouvait poursuivre sa carrière dans la diplomatie impériale. Mais son orgueil et son inquiétude d'esprit ne lui eussent pas permis d'y durer longtemps. Peut-être valut-il mieux pour lui qu'il s'affranchît tout de suite.
Mais le voilà assez désorienté. De 1804 à 1809, date de la publication des Martyrs, puis de 1809 à 1811, date de la publication de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, c'est-à-dire pendant sept années, que fait-il? Il mène la vie de château, il y montre cette bonne humeur, cette gaieté, cet enfantillage dont Joubert nous parle plusieurs fois: car il semble bien qu'à part certaines heures, l'auteur de René ait été aussi peu René que possible. Il perd, à moitié folle, madame de Caud (Lucile, sa sœur bien-aimée). Il va à Vichy, en Auvergne, au mont Blanc, à la Grande-Chartreuse. Il achète et plante la Vallée-aux-Loups. Il fait son voyage d'Orient (du 13 juillet 1806 au 5 juin 1807). Et il est vrai qu'il écrit ces deux livres: les Martyrs et l'Itinéraire. Mais en sept ans, pour un pareil passionné de la plume, ce n'est guère (je ne dis pas comme qualité).
C'est qu'il dut être fort embarrassé. Après le Génie du christianisme, que pouvait-il bien écrire qui en soutînt la réputation? Et cependant Napoléon grandissait toujours, devenait empereur... La concurrence était de plus en plus difficile avec un tel homme. Quel livre pouvait contrebalancer Austerlitz? Car, dès l'origine, Chateaubriand avait considéré Napoléon comme un rival. Notez que l'aventure prodigieuse et la gloire de l'empereur ont surexcité un nombre considérable de ses contemporains et des hommes de la génération suivante et, particulièrement, dans les lettres, Chateaubriand, Victor Hugo, Balzac et, je crois même, Stendhal. Ils brûlaient du désir d'être aussi grands que lui, sans prendre assez garde que la commune mesure est incertaine et fuyante entre l'œuvre d'un chef d'armée et d'État et celle d'un écrivain, et que les «grandeurs de chair» ont trop d'avantages, aux yeux grossiers de la foule, sur les grandeurs spirituelles, surtout quand l'esprit n'est pas absent de ces «grandeurs de chair» elles-mêmes.
«Peu à peu mon imagination fatiguée de repos... vit se former de lointains fantômes. Le Génie du christianisme m'inspira l'idée de faire la preuve de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques.» («Personnages mythologiques» semble ici assez impropre)... Ainsi le Génie du christianisme l'obligeait d'écrire les Martyrs. Et sans doute aussi la concurrence de l'empereur l'obligeait de ne rien écrire de moins qu'un poème épique. Seule, une épopée pouvait lutter contre la grandeur de Napoléon. Chateaubriand avait le préjugé de l'épopée. Nous avons vu qu'il considère l'Iliade (qui se fit presque toute seule) comme bien plus difficile à faire et, par conséquent, plus honorable que l'Œdipe roi. Ce novateur persistait, docilement, à regarder l'épopée comme «le premier des genres», dans un temps où personne je crois, ne réclamait d'épopée, et où les circonstances sociales avaient cessé depuis longtemps (mettons depuis trois siècles) d'être favorables à une composition de cette espèce. (Les «gestes» mêmes de Napoléon, d'ailleurs détestées de Chateaubriand, étaient trop proches pour être mises en épopée). N'importe, il voulait faire son poème épique. Il était extrêmement respectueux des machines du Tasse, de Milton et de Klopstock. Dans les Natchez déjà, avec une candeur magnifique, il avait fait du «merveilleux chrétien», et le ridicule de ce merveilleux lui avait apparemment échappé. Et c'est pourquoi, après la Pucelle de Chapelain et après la Henriade de Voltaire, il écrivit les Martyrs, c'est-à-dire une épopée chrétienne, avec enfer et ciel, anges et démons; et il la fit en prose (et tout de même il eut raison puisqu'il était prosateur),—dans une prose rythmée et colorée qui est souvent celle d'un noble récit historique, mais où les tableaux de diables et d'anges font des discordances un peu pénibles.
«Le Génie du christianisme m'inspira de faire la preuve de cet ouvrage.» Quelle preuve? La preuve que le merveilleux chrétien est supérieur au merveilleux païen, et que le christianisme a enrichi l'âme humaine. Les deux religions, la païenne et la chrétienne, devaient donc être mises en présence, et pour cela la meilleure époque était évidemment celle où les deux religions se partageaient le monde, c'est-à-dire le commencement du quatrième siècle. Il fallait inventer, dans l'histoire générale, une histoire particulière. Une histoire d'amour, bien entendu: car il n'y en a pas d'autres, ou toutes les autres se ramènent à celle-là. Un païen amoureux d'une chrétienne ou un chrétien amoureux d'une païenne. Chateaubriand a préféré la seconde donnée, sans doute parce que la lutte de la nature et de la foi, la lutte des dieux et de Dieu devait avoir plus de grâce et de poésie dans une âme de jeune fille. Et, au surplus, l'âme de son amant chrétien pouvait être, elle aussi, partagée, et plus touchante par ses péchés eux-mêmes que par son repentir.
Voici donc, très en abrégé, la fable imaginée par Chateaubriand.