L'amant, le héros, Eudore, est un très brillant jeune homme né vers la fin du troisième siècle. Il est d'une vieille famille de Messénie, les Lasthénès, et descendant de Philopœmen. Il a le caractère et la vie que Chateaubriand aurait voulu avoir à cette époque-là. Il est chrétien, mais il a la culture grecque, et est capable d'apprécier et d'aimer la littérature et l'art païens. Les Lasthénès s'étant jadis opposés à la conquête romaine, l'aîné de la famille est obligé de se rendre en otage à Rome... Eudore va donc à Rome, dès l'âge de seize ans. Il y rencontre les futurs saints Augustin et Jérôme, et le futur empereur Constantin, que l'auteur rassemble ici complaisamment. Puis Eudore tombe dans tous les désordres de la jeunesse et oublie sa religion (comme fit le jeune Chateaubriand à Londres). Il est même excommunié par l'évêque de Rome Marcellin.

Il passe l'été, avec la cour, à Baïes; il fréquente chez Aglaé, très riche et très élégante dame. Il connaît le futur saint Sébastien, et le fameux comédien Genès, et le futur ermite Pacome. Puis, il est envoyé à l'armée du Rhin sous Constance. Il prend part à une bataille contre les Francs. Prisonnier des Francs, il devient esclave de Pharamond et est secouru par une Clotilde qui n'est pas encore celle de Clovis. Après une grande chasse qui le conduit, en compagnie du jeune Mérovée, jusqu'au Danube et jusqu'au tombeau d'Ovide, il est chargé par les Francs d'aller proposer la paix à Constance...

Il passe dans l'île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il revient dans la Gaule. Il est nommé «commandant de l'Armorique». Ici se place l'épisode de Velléda.

À la suite de cette aventure, et parce qu'il a causé involontairement la mort de la jeune druidesse, Eudore se repent de ses péchés et en fait pénitence. Il quitte l'armée; il passe en Égypte pour demander sa retraite à Dioclétien, et rentre en Arcadie chez son père. Peu après, il rencontre Cymodocée, fille de Démodocus, prêtre d'Homère. C'est devant elle qu'il raconte ses aventures. Ils s'aiment. Cymodocée veut être chrétienne. Elle va à Lacédémone pour y être instruite par l'évêque Cyrille; puis, pour la soustraire aux persécutions d'Hiéroclès, proconsul d'Achaïe, à qui elle inspire un amour impur, on l'envoie à Jérusalem, où elle vivra sous la protection d'Hélène, la mère de Constantin. Eudore a reçu l'ordre de partir pour Rome. Les voilà donc sérieusement séparés.

Ici, j'abrège très fort. Dioclétien, avant de se retirer dans son potager de Salone, se laisse arracher l'édit de persécution. Eudore est emprisonné, torturé, condamné aux bêtes... Mais Cymodocée (qui a été baptisée dans le Jourdain par Jérôme), est jetée par une tempête sur la côte d'Italie, arrêtée, conduite à Rome; et, délivrée de l'horrible Hiéroclès par une émeute populaire, est emprisonnée comme chrétienne... Enlevée de sa prison par un brave chrétien, et rendue à son père, elle s'échappe, vient trouver Eudore à l'amphithéâtre, et tombe, vierge, dans ses bras;

Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il déchire, avec ses dents, les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d'Eudore. À l'instant, la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse; ses paupières se ferment; elle demeure suspendue aux bras de son époux ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée...

Ô le charmant martyre!

L'histoire, réduite à ce que j'ai dit, pouvait être délicieuse. Cette petite fille païenne, qui se fait chrétienne par amour (car il n'y a pas autre chose)! Ce chrétien victime de ses passions, et qui est martyr, ce semble, par point d'honneur! Et ces paysages de Grèce que Chateaubriand avait eu soin de parcourir avec la résolution de les trouver beaux! Et cette antiquité grecque dont il avait déjà vu, dans les idylles manuscrites d'André Chénier, des transpositions admirables! Mais, hélas! il voulait faire une épopée, et une épopée chrétienne. Il voulait,—pourquoi, mon Dieu?—démontrer la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. Et cela le jette dans des inventions glaciales. Il suppose que le martyre de Cymodocée et d'Eudore doit assurer le triomphe de la religion chrétienne et que, par conséquent, le ciel et l'enfer s'intéressent violemment à ces deux amoureux; et alors, il est obligé,—luttant contre Dante, contre Milton, contre Klopstock,—de faire, lui aussi, un paradis et un enfer; et je ne saurais vous dire le néant de cet enfer et de ce paradis.

Vouloir peindre le ciel, lui René! Mais, pour lui, s'il était sincère, la félicité suprême, ce serait la mélancolie elle-même, et ce serait le paradis de Mahomet, avec de la rêverie autour... Au lieu de cela, il nous compose un paradis qui, dans ce qu'il a de matériel, n'ose pas nous offrir les simples plaisirs des sens et la simple volupté, mais emprunte à l'Apocalypse d'indifférentes «murailles de jaspe», ou des «arcs de triomphe formés des plus brillantes étoiles», ou des «portiques de soleils prolongés sans fin à travers les espaces du firmament», c'est-à-dire des architectures fort inférieures au Parthénon ou à Notre-Dame de Paris. Et que nous font, je vous prie, les chœurs de chérubins, de séraphins, de trônes et de dominations, dont les uns «règlent les mouvements des astres» et dont les autres «gardent les mille chariots de guerre de Sabaoth» ou «veillent au carquois du Seigneur»? Que nous font «les patriarches assis sous des palmiers d'or, les prophètes au front étincelant de deux rayons de lumière..., les docteurs tenant à la main une plume immortelle»? Il y a un endroit où «sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel même: la liberté de l'homme et la prescience de Dieu... Là surtout s'accomplit, loin de l'œil des anges, le mystère de la Trinité». Nous voilà bien avancés! «Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix en faveur de l'Église menacée, le Dieu fort et terrible fit connaître aux cieux ses desseins pour les fidèles. Il ne prononça qu'une parole.» Mais l'auteur ne nous dit pas laquelle.

Il est également incapable de nous peindre un ciel matériel et un ciel immatériel. Ce qu'il trouve de mieux est ceci: «Le souverain bien des élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme; ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse et héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur.»—L'auteur en vient à écrire des phrases comme celle-ci: «Le Christ redescend à la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux robes nouvellement blanchies dans le sang de l'agneau.» Il écrit ailleurs, plus sensé: «Muses, où trouverez-vous des images pour peindre ces solennités angéliques?» Ou bien: «Est-ce l'homme infirme et malheureux qui pourrait parler des félicités suprêmes? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur?» Évidemment non; mais alors?