Et après le paradis, il y a l'enfer! Chateaubriand a repoussé les bizarres visions de Dante et n'a pas voulu insister sur les supplices matériels... Mais que ce qu'il a inventé est d'une horreur indifférente et fade! Il paraît que Satan est furieux de l'amour de la petite Cymodocée pour le bel Eudore. Il était en train de passer la revue des temples de la terre et les a trouvés languissants. Il rentre dans le sombre royaume pour prendre conseil des autres démons. «Un fantôme s'élance sur le seuil des portes inexorables, c'est la Mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle», etc... La Mort vole au-devant de Satan: «Ô mon père, viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille?... J'attends de toi quelque monde à dévorer...» Est-ce que cela vous touche? Ou bien, serez-vous épouvantés d'apprendre que, «lié par cent nœuds de diamants sur un trône de bronze, le démon du désespoir domine l'empire des chagrins?» Pourtant, le démon du désespoir est intéressant, le plus intéressant des démons, je pense, et valait mieux que cela.
Donc, Satan convoque le Sénat des enfers. «Les démons se placent sur les gradins brûlants du sombre amphithéâtre.» Pour lutter contre le christianisme grandissant, le démon de l'homicide propose les bourreaux et les flammes. Le démon de la fausse sagesse propose l'athéisme et la diffusion des principes «qui dissolvent les liens de la société et menacent les fondements des empires». Et enfin le démon de la volupté propose la volupté.
Il est charmant, ce démon de la volupté; et que l'auteur lui est complaisant! Voilà enfin une figure sympathique. «Le plus beau des anges tombés après l'archange rebelle, il a conservé une partie des grâces dont l'avait orné le Créateur... Né pour l'amour, éternel habitant du séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur; trop délicat pour pousser des cris de rage, il pleure seulement.» Et ses discours sont exquis. (Il faut dire aussi que ce démon est une femme et s'appelle Astarté):
Dieux de l'Olympe, et vous que je connais moins, divinités du brahmane et du druide, je n'essaierai point de le cacher: oui, l'enfer me pèse! Vous ne l'ignorez pas, je ne nourrissais contre l'Éternel aucun sujet de haine, et j'ai seulement suivi, dans sa rébellion et dans sa chute, un ange que j'aimais. (La touchante diablesse!) Mais, puisque je suis tombé du ciel avec vous, je veux du moins vivre longtemps au milieu des mortels, et je ne me laisserai point bannir de la terre. (Oh! celle-là peut être tranquille) Tyr, Héliopolis Paphos, Amathonte m'appellent. Mon étoile brille encore sur le mont Liban: là, j'ai des temples enchantés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m'entraînent au milieu des airs, des fleurs, de l'encens, des parfums, de frais gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices. Et les chrétiens m'arracheraient ce léger dédommagement des joies célestes! Le myrte de mes bosquets, qui donne l'enfer à tant de victimes, transformé en croix sauvage, qui multiplie les habitants du ciel! Non, je ferai connaître aujourd'hui ma puissance. Pour vaincre les disciples d'une loi sévère, il ne faut ni violence ni sagesse: j'armerai contre eux les tendres passions... Cette ceinture me répond de la victoire. Bientôt mes caresses auront amolli ces durs serviteurs d'un Dieu chaste. Je dompterai les vierges rigides, et j'irai troubler jusque dans leurs déserts ces anachorètes qui pensent échapper à mes enchantements.
Que tout cela est joli! Ce démon de la volupté est la grâce et le sourire de ce glacial et stupide enfer. Dans ces pages écrites pour démontrer la supériorité du merveilleux chrétien, les diables ne sont intéressants que s'ils ressemblent aux dieux païens. Ah que le peintre de cet enfer aime visiblement le péché!
Ici seulement l'auteur est sincère; ici, et dans un passage original où, carrément, il place des pauvres en enfer, se souvenant des terribles pauvres de la Révolution et de la Terreur:
Satan rit des lamentations du pauvre qui réclame, au nom de ses haillons, le royaume du ciel: «Insensé, lui dit-il, tu croyais donc que l'indigence suppléait à toutes les vertus? Tu pensais que tous les rois étaient dans mon empire et tous tes frères autour de mon rival? Vile et chétive créature, tu fus insolent, menteur, lâche, envieux du bien d'autrui, ennemi de tout ce qui était au-dessus de toi par l'éducation, l'honneur et la naissance, et tu demandes des couronnes? Brûle ici avec l'opulence impitoyable, qui fit bien de t'éloigner d'elle, mais qui te devait un habit et du pain.»
Il y a là de la franchise, avec quelque dureté nietzschéenne.
Partout, la mythologie chrétienne des Martyrs n'est agréable qu'en tant qu'elle ressemble à la mythologie païenne. Mais quelle imprudence! Si les dieux sont des démons, si les péchés sont les dieux de l'Olympe, les péchés sont splendides.
L'auteur invente des anges; mais ces anges, c'est toujours le messager Mercure et la messagère Iris, c'est Éros et c'est Vénus, avec de longues robes blanches et des ailes... L'ange des saintes amours s'appelle Uriel. «D'une main il tient une flèche d'or»—comme l'amour—mais «une flèche d'or tirée du carquois du Seigneur; de l'autre un flambeau»—comme l'amour—mais «un flambeau allumé au foudre éternel». L'auteur nous dit: «L'ange des saintes amours alluma dans le cœur du fils de Lasthénès une flamme irrésistible.» Pourquoi ne pas nous dire simplement qu'Eudore est amoureux? Pour sauver Cymodocée du naufrage, «la divine Mère du Sauveur... envoie Gabriel à l'ange des mers». Aussitôt Gabriel, «après avoir détaché de ses épaules ses ailes blanches, bordées d'or, se plonge du ciel dans les flots». Ce Gabriel diffère peu d'Iris envoyée par Jupiter. Et l'ange des mers, «l'ange sévère qui veille aux mouvements de l'abîme» n'est autre que notre vieux Neptune. Passe encore quand les anges ressemblent à de charmants demi-dieux! Mais, pour nous expliquer que le méchant Hiéroclès est jaloux d'Eudore, est-il bien nécessaire ou est-il intéressant d'imaginer que Satan s'en va trouver dans son cachot le démon de la jalousie «couché parmi des vipères et d'affreux reptiles» et qu'il lui commande d'aller exciter la jalousie d'Hiéroclès, et qu'il «monte alors sur un char de feu» et qu'il y fait placer à ses côtés le monstre qu'il appelle son fils; tout cet embarras pour inspirer à Hiéroclès le plus naturel des sentiments?